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Faillite de la banque ueno au Paraguay : le président Santiago Peña, lié au groupe propriétaire, destitué par le Sénat

Faits arrêtés au samedi 7 novembre 2026, 2 h 12 (heure de Paris)Avis de Facta du 7 novembre 2026Publié le 7 novembre 2026

  1. L’essentiel4 minLe sujet en bref
  2. L’enquête37 minLes faits recoupés, mis en perspective et expliqués
  3. L’avis de Facta7 minBasé sur les faits et un raisonnement impartial

1 · L’essentiel

Ce qu’il faut retenir

8 faits établis par l’enquête. Chacun renvoie aux chapitres qui l’établissent.

Le 3 novembre 2026, la Banque centrale du Paraguay a fermé ueno bank, banque numérique d’un Paraguayen sur deux, pour avoir trop prêté aux sociétés de son propriétaire, le conglomérat familial Grupo Vázquez. Le président Santiago Peña avait été actionnaire d’une autre société de ce groupe. Lâché par son parti, il a démissionné le 5. Le Congrès, qui doit l’accepter, ne l’a pas votée : les députés l’ont accusé de conflit d’intérêts et d’avoir laissé l’argent public affluer chez ueno ; le Sénat l’a destitué le 6, ce qui le prive du siège protégé de sénateur à vie réservé aux anciens présidents. Détenu à domicile dans une enquête pour abus de confiance, sans charge formulée, Peña nie toute faute.

  1. 1 La Banque centrale a fermé ueno parce que la banque avait trop prêté aux sociétés de son groupe.

    Une banque ne peut prêter à ses propriétaires et à leurs entreprises plus de 20 % de ses fonds propres, l’argent de ses actionnaires qui absorbe les pertes. Ueno dépassait ce plafond. Ces prêts risqués ont obligé à mettre de côté des provisions, prises sur les fonds propres ; le rapport entre ceux-ci et les risques de la banque est tombé sous la moitié du minimum légal, ce qui impose la fermeture.

    Les preuves →ch. 01

  2. 2 Selon la Banque centrale et le parquet, ueno a payé elle-même l’acheteur de ses créances pour masquer l’excès.

    En juin 2026, elle a cédé à Vinanzas, une société liée au même groupe, 74 millions de dollars de prêts accordés à trois sociétés du groupe ; Vinanzas a payé avec de l’argent venu d’ueno, si bien que le risque n’a pas quitté la banque. La Superintendance, service de la Banque centrale qui contrôle les banques, a pourtant jugé l’excès corrigé. Le chef de la supervision, Fernando Rivarola, qui venait de quitter son poste, l’a contesté par écrit ; les services de la Banque centrale ont ensuite qualifié la vente d’« opération interdite ». Le président d’ueno, Juan Manuel Gustale, niait tout financement indirect.

    Les preuves →ch. 01ch. 03

  3. 3 Les fonds publics déposés chez ueno ont été multipliés par dix entre 2024 et 2026.

    Ils sont passés de 86 millions de dollars en mars 2024 à environ 850 millions en 2026. La caisse nationale de retraite (IPS) a assoupli deux fois ses règles de placement à partir de novembre 2023, puis multiplié ses dépôts chez ueno par trente, jusqu’à dépasser la limite légale de 10 % de son portefeuille, ce qu’elle a reconnu en juillet 2026. Sa direction affirme n’avoir favorisé personne.

    Les preuves →ch. 02

  4. 4 La Banque centrale a mis six mois à agir, quand la loi lui donnait dix jours.

    Son président, Carlos Carvallo, nommé par Peña en 2023, avait présidé la financière Ueno, ancêtre de la banque. Les services de la Banque centrale ont détecté l’excès fin avril 2026 ; la loi impose d’exiger un plan de redressement dans les dix jours ; la banque a été fermée six mois plus tard. Le 7 octobre, interrogée par le Sénat, la Banque centrale disait encore l’excès corrigé. Elle affirme que Carvallo s’est récusé dans chaque décision concernant ueno.

    Les preuves →ch. 03

  5. 5 Peña détenait 1,58 % d’une société du groupe et a emprunté à ueno, sans preuve publique d’intervention.

    Actionnaire jusqu’en mars 2025 d’Ueno Holding, société du Grupo Vázquez distincte de la banque, qui lui facturait des services, il en est sorti à un prix non publié, puis a emprunté à la banque pour sa maison. Aucune pièce publique ne montre qu’il soit intervenu en faveur de la banque. Des parlementaires d’opposition lui reprochent un enrichissement inexpliqué ; son avocat parle de « conjectures ». Peña répète n’avoir jamais eu de lien avec la banque elle-même.

    Les preuves →ch. 04

  6. 6 Les premières attaques contre Peña sont venues de la faction d’Horacio Cartes, chef de son parti.

    Cartes, président de 2013 à 2018, avait fait de Peña son héritier. Trois sénateurs de cette faction ont fait voter en septembre 31 questions du Sénat à la Banque centrale sur ueno, sur fond de rivalités pour la présidentielle de 2028, selon l’agence Reuters. Le 5 novembre au matin, Cartes a annoncé que le parti soutenait la destitution.

    Les preuves →ch. 05

  7. 7 En ne statuant pas sur sa démission, le Congrès a pu destituer Peña et lui retirer son immunité.

    La Constitution fait des anciens présidents des sénateurs à vie, protégés des poursuites, sauf s’ils ont été destitués. Les députés ont accusé, le Sénat a jugé et destitué Peña par 44 voix sur 45, pour « mauvais exercice de ses fonctions » : c’est un verdict politique, pas pénal. Sa défense dénonce moins de douze heures pour se préparer et plaide une crise bien gérée.

    Les preuves →ch. 06ch. 08

  8. 8 La garantie des dépôts rembourse la plupart des clients ; l’argent public, lui, dépend de ce que vaudra la banque.

    Chaque client est couvert jusqu’à environ 38 000 dollars, ce qui couvre 97 % des déposants. Au-delà, les fonds publics, dont 300 à 380 millions de dollars de la caisse de retraite, attendent l’inventaire de la banque. Le nouveau président promet une indemnisation « pleine », sans dire par qui.

    Les preuves →ch. 07

2 · L’enquête de Facta

Ce qui s’est passé, en détail, avec les sources

Chronologie

Chronologie

Les protagonistes.

  • Le pouvoir. Santiago Peña, économiste, ancien directeur à la Banque centrale, ministre des Finances d’Horacio Cartes (2015-2017), puis administrateur de la banque Basa ; président du Paraguay d’août 2023 au 6 novembre 2026, destitué par le Sénat ; visé par une enquête pénale et placé en détention à domicile par le parquet le 6 novembre, il n’a fait l’objet d’aucune charge formelle à la clôture et nie toute faute. Pedro Alliana, son vice-président, président depuis le 6 novembre. Horacio Cartes, président de 2013 à 2018, président du Parti colorado et chef de sa faction majoritaire, Honor Colorado. Mario Abdo, président colorado de 2018 à 2023, rival de Cartes au sein du parti. Le Parti colorado (ANR), au pouvoir presque sans interruption depuis 1947, majoritaire dans les deux chambres.
  • Le Congrès. Il compte deux chambres. Réunies, elles acceptent ou rejettent la démission du président. Pour une destitution, la Chambre des députés accuse et le Sénat (45 membres) juge. Basilio Núñez, président du Sénat et du Congrès, Antonio Barrios et Natalicio Chase, sénateurs de Honor Colorado. Gustavo Leite, sénateur colorado, critique de Peña au sein de son parti. Rafael Filizzola, sénateur d’opposition.
  • La banque. Ueno bank, banque numérique fermée le 3 novembre, issue de Financiera El Comercio, une société de crédit rachetée en 2021 et rebaptisée financière Ueno. Le Grupo Vázquez, conglomérat de la famille Vázquez, propriétaire de la banque ; Ueno Holding, autre société du groupe, distincte de la banque, qui détenait d’autres activités du groupe et lui facturait des services, et dont Peña était actionnaire ; Vinanzas SA, société dont Ueno Holding était le principal actionnaire en 2024, acheteuse de créances d’ueno ; Itti, société informatique du groupe. Federico Miguel Vázquez Villasanti, président du Grupo Vázquez et vice-président d’ueno, formellement mis en cause (« imputé ») par le parquet le 4 novembre avec 26 autres personnes ; détenu depuis qu’il s’est livré à la police, il est présumé innocent et son avocat juge sa détention « injuste ». Juan Manuel Gustale, président d’ueno, ancien cadre de la Banque centrale selon l’acte d’accusation contre Peña, imputé avec sept autres dirigeants le 4 novembre, présumé innocent ; il niait en octobre toute irrégularité.
  • Les contrôleurs. La Banque centrale du Paraguay (BCP), qui contrôle les banques par un service interne, la Superintendance des banques. Carlos Carvallo, président de la BCP d’août 2023 au 3 novembre 2026, ancien président de la financière Ueno ; visé par un ordre de détention du parquet, sans charge formelle connue. Holger Insfrán, superintendant des banques. Fernando Rivarola, chef de la supervision à la Superintendance jusqu’au 6 juillet 2026. Carmen Marín, membre du directoire de la BCP. L’IPS (Institut de prévision sociale), caisse publique de retraite et d’assurance maladie des salariés, et la Superintendance des retraites, qui contrôle ses placements.
  • La justice et la défense. Le parquet, dirigé par le procureur général Emiliano Rolón. Ricardo Preda et Adolfo Ferreiro, avocats de Peña.
  • Les observateurs. Manuel Ferreira, économiste, ancien ministre des Finances (2012-2013). ABC Color et Última Hora, principaux quotidiens du pays.

De l’essor d’ueno à la chute de Peña

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La banque
Liens
Fonds publics
Alertes
Le pouvoir
Temps ↓
2015
Le pouvoir2015-2018Peña et Cartes

Peña, ministre des Finances de Cartes, est désigné son héritier en 2017, puis entre en 2018 au conseil de Basa, banque que BBC Mundo attribue au groupe Cartes (Peña dit qu’elle appartient à la sœur de Cartes).

BBC Mundo, 2023 ; Última Hora, 2024

… environ 4 ans …
mars 2019
LiensMars 2019Peña actionnaire

Peña achète des actions de Credicentro, future Ueno Holding, société du Grupo Vázquez.

Plainte de parlementaires, ABC Color, 2025

… environ 2 ans …
avril 2021
La banqueAvril 2021Rachat d’une financière

Le Grupo Vázquez rachète Financiera El Comercio, future ueno.

Infobae

… environ 2 ans …
août 2023
LiensAoût 2023Carvallo à la BCP

Peña, investi le 15 août, nomme Carlos Carvallo, ancien président de la financière Ueno, à la tête de la BCP.

ABC Color ; Hoy

… environ 3 mois …
nov. 2023
Fonds publics9 nov. 2023IPS : première règle assouplie

L’IPS abaisse la note minimale exigée des banques pour recevoir ses placements.

ABC Color

… environ 3 semaines …
déc. 2023
La banqueDéc. 2023Licence bancaire

Ueno ouvre comme banque.

Infobae

… environ 4 semaines …
2024
La banque2024Absorption de Visión

Ueno absorbe Visión Banco, avec des facilités de la BCP et un étalement de créances sur vingt ans.

ABC Color

… environ 10 mois …
nov. 2024
Fonds publics12 nov. 2024IPS : plafond supprimé

L’IPS supprime le plafond qui liait ses placements aux fonds propres de chaque banque.

ABC Color

… 4 mois …
mars 2025
Liens22 mars 2025Peña sort du capital

Une réduction de capital d’Ueno Holding annule et rembourse ses actions.

Última Hora ; ABC Color

… environ 11 mois …
mars 2026
La banqueMars 2026Émission record

Ueno émet 350 millions de dollars d’obligations à l’étranger.

Infobae

… environ 8 semaines …
avril 2026
Alertes29 avril 2026Excès détecté

La BCP détecte des prêts liés au-delà du plafond depuis janvier.

Plainte de parlementaires, ABC Color, 6 nov.

… 7 semaines …
juin 2026
Alertes15-16 juin 2026Vente à Vinanzas

Ueno vend 74 millions de dollars de créances à Vinanzas ; le lendemain, la Superintendance la juge en règle.

Parquet, Última Hora ; ABC Color

… 3 semaines …
juil. 2026
Alertes6-10 juil. 2026Mémo Rivarola

Rivarola, nommé à une autre institution le 6, conteste par écrit la vente le 10.

Última Hora ; ABC Color

… 4 semaines …
août 2026
Alertes5 août 2026« Opération interdite »

Les services de la BCP qualifient la vente d’opération interdite.

ABC Color, 6 nov.

… 5 semaines …
sept. 2026
Réactions9 sept. 2026Le Sénat interroge la BCP

Trois sénateurs de Honor Colorado font voter 31 questions sur ueno.

Prensa Mercosur ; Última Hora

… 4 semaines …
oct. 2026
Alertes7 oct. 2026Réponse de la BCP

La BCP répond au Sénat que l’excès est corrigé.

ABC Color

… 4 semaines …
nov. 2026
La banque2-3 nov. 2026Fermeture d’ueno

La BCP ouvre la résolution de la banque ; Carvallo démissionne.

BCP, cité par la presse

Le pouvoir5 nov. 2026Démission et accusation

Cartes soutient la destitution ; Peña démissionne à midi ; les députés votent l’accusation ; le vote sur la démission n’a pas lieu.

ABC Color ; CNN

Le pouvoir6 nov. 2026Destitution

Le Sénat destitue Peña ; Alliana lui succède ; le parquet ordonne la détention de Peña et de Carvallo.

CNN ; ABC Color

Légende :

L’essor d’ueno s’étale sur cinq ans ; les alertes internes courent d’avril à août 2026 ; la fermeture, la démission et la destitution tiennent en quatre jours.

Sources :

Infobae, ABC Color, Última Hora, Prensa Mercosur (reprises d’ABC), CNN, BBC Mundo, Constitution du Paraguay.

Limites :

Les dates des alertes viennent de documents de la Banque centrale et d’une plainte de parlementaires, cités par la presse.

Contexte et explications

01 Pourquoi la Banque centrale a fermé ueno

La Banque centrale du Paraguay a fermé ueno parce que la banque avait prêté aux sociétés de son propre groupe bien au-delà de ce que permet la loi, et qu’une fois ces prêts comptés pour ce qu’ils étaient, ses fonds propres ne suffisaient plus à couvrir ses pertes. Le directoire de la BCP a voté le 2 novembre au soir l’ouverture d’une « procédure de résolution ». Le motif est prévu par la loi de 2003 sur la garantie des dépôts et la résolution des banques (loi 2334/03) : un ratio de solvabilité inférieur à la moitié du minimum exigé. Ce ratio rapporte les fonds propres, l’argent des actionnaires qui absorbe les pertes avant les déposants, aux risques que la banque a pris.

Dans une résolution, la Banque centrale prend le contrôle, gèle tout, fait l’inventaire, rembourse les petits déposants par la garantie, puis transfère à d’autres banques ce qui a de la valeur et liquide le reste.

La règle enfreinte. Une banque ne peut prêter à ses actionnaires et aux sociétés qui leur sont liées plus de 20 % de ses fonds propres (le « patrimoine effectif », dans la loi paraguayenne). La règle vise un risque précis : qu’une banque serve de caisse à son propriétaire avec l’argent des déposants. Pour ueno, ce plafond était d’environ 82 millions de dollars en avril 2026, sur des fonds propres d’environ 410 millions.

L’ampleur de l’excès. Selon un rapport d’inspection de la BCP daté du 8 juin 2026, publié par ABC Color, trois sociétés, Mowi SA, Grupo M SA et Grupo Hendy SA, devaient à elles seules 123 millions de dollars à ueno en avril, soit environ 30 % de ses fonds propres et 41 millions au-dessus du plafond. Elles avaient reçu 146 millions de dollars entre septembre 2025 et mai 2026. La plainte pénale de la BCP, résumée par le quotidien Hoy, décrit des prêts accordés « à sola firma » (sans garantie réelle), à des échéances allant jusqu’à dix ans, sans bilans audités, à des sociétés qui restaient à découvert en permanence et renvoyaient l’argent aussitôt vers d’autres sociétés du groupe, dont Itti. Selon le rapport du 8 juin, les actions de plusieurs de ces sociétés venaient d’être mises au nom de salariés du groupe. Selon l’analyse du bilan d’ueno pour 2025 publiée par ABC Color en septembre, il montrait déjà des sommes dues par des sociétés et personnes du groupe supérieures à la totalité de ses fonds propres.

Ce qui a fait tomber les fonds propres. Une fois repérés, ces prêts risqués ont dû être couverts. Selon la BCP, le ratio s’est effondré « à la suite d’ajustements réalisés sur ses états financiers pendant le processus de régularisation » : les crédits rattachés au groupe ont été reclassés, et les provisions, ces sommes mises de côté pour couvrir les pertes probables, relevées. D’après la BCP, citée par Euronews, des prêts mal documentés et des dépenses enregistrées à tort comme des actifs s’y ajoutaient. Le chiffre final du ratio et le montant du trou n’ont pas été publiés : on connaît les causes désignées par la BCP, pas leur poids respectif.

La vente qui devait corriger l’excès. Sommée de réduire ces prêts, ueno avait deux voies : se faire rembourser, ou céder les créances à un tiers. Elle a choisi la seconde. Le 15 juin 2026, elle a vendu au comptant à Vinanzas SA, pour 74,4 millions de dollars, ses créances sur Mowi, Grupo M et Grupo Hendy, que le parquet dit irrécouvrables. Le 16 juin, la Superintendance des banques a jugé la banque revenue dans les limites, selon la plainte complétée par des parlementaires le 5 novembre.

Le problème est d’où venait l’argent de Vinanzas. Selon l’imputation du parquet, lue par Última Hora, la veille de l’achat, Vinanzas n’avait pas de ressources propres pour payer. Elle a reçu les fonds d’autres sociétés, dont Satec (20 millions de dollars), HD Invest (35 millions), Kasas Propiedades (10 millions), Itti et le Grupo Vázquez lui-même, qui avaient auparavant été financées par ueno. Le mémo de Fernando Rivarola du 10 juillet, publié par Última Hora, décrivait deux circuits : des prêts d’ueno de 35 millions de dollars et de 36,9 milliards de guaraníes à trois sociétés, versés « le jour même » sur le compte de Vinanzas ; et des obligations émises par Itti, le Grupo Vázquez et ueno, achetées par deux sociétés dont le produit a rejoint Vinanzas « juste avant » le paiement. Si c’est exact, le risque n’a jamais quitté la banque : elle a payé l’acheteur de ses propres créances. Vinanzas était elle-même liée au groupe : son principal actionnaire en 2024 était Ueno Holding, selon ABC Color.

Ueno le contestait. Son président, Juan Manuel Gustale, déclarait en octobre à Bloomberg : « Nous soutenons qu’il n’y a pas eu » de financement indirect. Aucune juridiction ne s’est prononcée à la clôture ; la BCP et le parquet parlent désormais de « vente simulée ».

Une vente de créances payée avec l’argent de la banque

Version de la Banque centrale et du parquet · contestée par la banque · aucune décision de justice

  1. ueno bank

    Prête à des sociétés intermédiaires ; d’autres achètent des obligations émises par Itti, le Grupo Vázquez et ueno.

    Selon le mémo Rivarola : prêts de 35 millions de dollars et de 36,9 milliards de guaraníes à trois sociétés.

  2. Sociétés intermédiaires

    Elles versent l’argent à Vinanzas SA, « le jour même » ou « juste avant » le paiement.

    Selon le parquet : Satec (20 millions de dollars), HD Invest (35 millions), Kasas Propiedades (10 millions), Itti, le Grupo Vázquez.

  3. Vinanzas SA

    Paie comptant à ueno 74,4 millions de dollars ses créances sur Mowi, Grupo M et Grupo Hendy.

    15 juin 2026. Société liée au groupe : son principal actionnaire en 2024 était Ueno Holding.

  4. Superintendance des banques

    Juge la banque revenue dans les limites : l’excès disparaît sur le papier.

    16 juin 2026, selon la plainte complétée par des parlementaires.

Retour au point 1 : le risque n’a pas quitté la banque ; elle a payé l’acheteur de ses propres créances.

Légende :

Selon la Banque centrale et le parquet, ueno a financé indirectement l’acheteur de ses propres créances, ce qui a fait disparaître l’excès sur le papier. La direction de la banque le conteste. Aucune juridiction n’a tranché à la clôture.

Sources :

mémo Rivarola (Última Hora, 7 oct. 2026) ; imputation du parquet (Última Hora, 5 nov. 2026) ; plainte de la BCP (Hoy, 4 nov. 2026) ; Bloomberg, oct. 2026.

Limites :

Reconstitution d’après des documents cités par la presse ; Facta n’a lu ni le mémo, ni la plainte, ni l’imputation.

Un mal connu au Paraguay. Les prêts d’une banque aux sociétés de ses propriétaires sont la cause classique des faillites bancaires en Amérique latine. Le Paraguay l’a vécu entre 1995 et le début des années 2000 : une série de faillites, née en grande partie de ces prêts liés, a ruiné des milliers d’épargnants, rappelait en octobre Manuel Ferreira. Le plafond de 20 %, le délai de régularisation et la garantie des dépôts de 2003 sont nés de cette crise ; ils devaient empêcher précisément ce qui s’est produit.

02 Une banque grossie par l’argent public

Ueno a grandi vite par deux moteurs : une clientèle de masse séduite par une application et des remises, et l’arrivée de dépôts publics, qui ont afflué après l’investiture de Peña, d’abord ceux de la caisse de retraite.

De la financière à la banque. Le Grupo Vázquez rachète en 2021 Financiera El Comercio, une société de crédit ; elle devient la financière Ueno, puis ouvre comme banque en décembre 2023. En 2024, elle absorbe Visión Banco, une banque installée. Fin 2025, elle a 2,9 millions de clients, plus que toute autre banque, et 8,9 % des dépôts du système. En mars 2026, elle émet 350 millions de dollars d’obligations à l’étranger, la plus grosse émission privée de l’histoire du pays ; la banque hongroise OTP Bank entre au capital de sa société de tête.

L’argent public afflue. Selon les relevés du ministère de l’Économie analysés par le centre de recherche Cadep, l’argent des institutions publiques chez ueno a été multiplié par près de huit en dix-huit mois, puis a continué de croître :

DateFonds publics chez uenoRang
Mars 202486 millions de dollars—
Septembre 2025653 millions de dollars2e banque pour l’argent public, derrière la banque publique BNF
2026environ 850 millions de dollars—

La plus grosse part vient de l’IPS. En 2025, 48 % des sommes que la caisse a placées en certificats de dépôt, ces placements bloqués pour une durée fixe en échange d’un intérêt, sont allés à ueno.

Les règles de la caisse de retraite. L’afflux suit deux changements des règles de l’IPS, documentés par ABC Color et non contestés sur les faits. Pour recevoir l’argent de la caisse, une banque doit obtenir une note minimale dans une grille d’évaluation interne, et une note d’agence de notation (« AAA » est la meilleure ; « A+py » et « A » sont des notes de l’échelle paraguayenne, « A » étant un cran plus bas) :

DateCe qui changeAvantAprès
9 novembre 2023Note minimale dans la grille de l’IPS65 points, sur des critères comme les impayés, les garanties et un plafond lié aux fonds propres60 points, sur des critères comme la liquidité, la rentabilité et l’efficacité
12 novembre 2024Plafond par banqueLes placements de l’IPS dans une banque ne pouvaient dépasser 100 % de ses fonds propres ; note « A+py » exigéePlafond lié aux fonds propres supprimé ; note « A » exigée ; reste la limite légale de 10 % du portefeuille de l’IPS par banque

Quand le premier changement intervient, ueno n’est encore qu’une financière, avec une dizaine de millions de dollars de l’IPS en certificats de dépôt. Un mois plus tard, elle reçoit ses premiers dépôts à vue de la caisse, de l’argent retirable à tout moment. Les dépôts de l’IPS passent d’une dizaine de millions de dollars en septembre 2023 à environ 350 millions en avril 2026 : trente fois plus, en monnaie locale.

L’IPS défend ces décisions. Son directeur des investissements, Hugo Díaz, soutient que la nouvelle grille repose sur des indicateurs publiés chaque mois par la BCP, que « le changement du règlement n’a été fait ni pour favoriser ni pour défavoriser personne », et que le marché paraguayen offre peu de placements à une caisse de cette taille. Mais la limite qui restait n’a pas tenu. En juillet 2026, à la demande de la Superintendance des retraites, l’autorité qui contrôle ses placements, l’IPS a reclassé ses obligations d’ueno, reconnu avoir dépassé chez elle la limite légale de 10 %, d’environ 20 millions de dollars, et annoncé le retrait de ses dépôts à vue. L’acte d’accusation contre Peña situe l’exposition à « près de 11 % » du portefeuille. À la fermeture, environ 9 % restait chez ueno, selon l’IPS.

Le marché. Les agences ont tardé : une agence locale relevait encore la note d’ueno en mars 2026. En octobre seulement, l’agence internationale Fitch annonçait qu’elle pourrait la baisser, en citant « la croissance rapide du bilan et le niveau élevé d’actifs incorporels », et les obligations d’ueno tombaient à 87 cents par dollar.

03 Pourquoi la Banque centrale a laissé passer six mois

Pourquoi plus de six mois se sont-ils écoulés entre la détection de l’excès par les services de la Banque centrale et la fermeture, alors que la loi lui laissait dix jours pour exiger un plan ? Les dates publiées montrent un délai légal largement dépassé et une correction admise contre l’avis des services ; aucune pièce publique ne dit pourquoi.

Un régulateur dirigé par un ancien de la maison. Investi le 15 août 2023, Peña nomme à la présidence de la Banque centrale Carlos Carvallo, qui avait déjà siégé à son directoire et venait de présider la financière Ueno jusqu’à l’été 2023. Le Sénat a approuvé la nomination, comme l’exige la Constitution. Une loi contre les conflits d’intérêts, dite des « portes tournantes », ces allers-retours entre une entreprise et l’autorité qui la contrôle, avait été promulguée en avril 2023. Selon ABC Color, elle n’était pas encore réglementée en août 2023 et visait surtout les responsables publics passant au privé ; aucune des sources lues ne dit si elle interdisait une nomination comme celle de Carvallo, venu du privé vers le régulateur. Fin 2023, le Congrès l’a réformée, et Peña a promulgué le 5 janvier 2024, malgré des appels au veto, la loi qui supprime ses délais d’attente et ses sanctions, selon ABC Color et l’acte d’accusation. Le mouvement a joué dans les deux sens : toujours selon l’acte d’accusation, deux anciens cadres du contrôle de la BCP, dont Juan Manuel Gustale, sont passés au directoire d’ueno. Le même acte affirme que Carvallo détenait 3 milliards de guaraníes (500 000 dollars) d’obligations du Grupo Vázquez ; Facta n’a pas trouvé de réponse publique de Carvallo sur ce point.

Les décisions de 2023-2024. Sous la présidence de Carvallo, la BCP a pris trois décisions favorables à ueno : la licence bancaire de décembre 2023 ; deux facilités de 691 millions de dollars au total pour absorber Visión, dont un fonds à part (un fideicomiso) de 335 millions ; et l’étalement sur vingt ans d’environ 300 millions de dollars de créances douteuses de Visión, une opération qu’ABC Color qualifiait d’« inédite ». La BCP répond que Carvallo « s’est récusé dans chaque décision liée à ueno » et « choisissait de quitter la salle » quand elle était examinée, selon sa réponse écrite à Reuters en octobre. D’après Gustale, l’étalement a été approuvé par les quatre autres directeurs, dont Carmen Marín, et la BCP en décide « au cas par cas » à chaque fusion ; le directeur des investissements de l’IPS jugeait lui aussi le critère habituel. La récusation n’efface pas la question : un président qui se retire de la salle reste celui qui dirige les services. Aucun procès-verbal de ces séances n’est public.

Ce que dit la loi. Quand une banque dépasse un plafond prudentiel plus de dix jours, la loi de 2003 oblige la Superintendance à exiger un plan de régularisation et à prendre des mesures conservatoires ; elle n’a pas le choix. Le délai court à partir du jour où le dépassement se produit, soulignait Manuel Ferreira en octobre.

Ce que savaient les services. Les documents internes publiés par ABC Color et Última Hora, et une plainte pénale complétée le 5 novembre par des parlementaires, permettent de dater les étapes :

DateÉtapeCe qu’elle dit
29 avril 2026Détection par la BCPPrêts aux sociétés liées au-delà du plafond depuis janvier
5 juin 2026Première demande écrite de la Superintendance à uenoRamener ces prêts dans les limites
8 juin 2026Rapport d’inspectionTrois sociétés liées, prêts sans garanties, 41 millions de dollars au-dessus du plafond en avril
15-16 juin 2026Vente à Vinanzas, puis décision de la SuperintendanceLa banque est jugée revenue dans les limites
29 juin 2026Mémo de Carmen Marín, membre du directoireSignale un déficit de solvabilité et demande de contrôler les dépenses du fonds de fusion
10 juillet 2026Mémo de Fernando Rivarola au superintendant Holger Insfrán« L’excès doit être considéré comme subsistant » ; la vente ne doit pas être reconnue comme correction
5 août 2026Avis des services techniques de la BCPLa vente est une « opération interdite »
24 septembre 2026Ouverture d’une procédure administrative contre les dirigeants d’uenoCinquante jours après l’avis du 5 août
7 octobre 2026Réponse de la BCP au SénatL’excès est présenté comme corrigé

Le calcul. Si ces dates sont exactes, le plan de régularisation était exigible vers le 9 mai, dix jours après la détection, et même plus tôt si l’on compte depuis janvier. La première demande écrite arrive le 5 juin, cinq semaines après la détection. La correction est admise le 16 juin, sur la foi d’une vente que les services jugeront interdite sept semaines plus tard. La procédure contre les dirigeants s’ouvre le 24 septembre. La fermeture vient le 2 novembre, plus de six mois après la détection.

Ce qu’a dit la direction. Dans sa réponse de 31 pages au Sénat, le 7 octobre, la BCP a daté le dépassement du 4 juin, l’a dit signalé le 5 et corrigé ensuite. Elle a refusé de répondre à 8 des 31 questions au nom du secret bancaire, et indiqué que le mémo de Rivarola, reçu par courriel le 10 juillet, n’était jamais entré formellement dans ses circuits. Cette version ne tient pas avec ses propres pièces : l’excès datait d’avant juin, et la correction admise reposait sur la vente que ses services ont ensuite qualifiée d’interdite. Manuel Ferreira a jugé la réponse « pas sérieuse » : elle ne dit ni le montant du dépassement ni sa durée. Selon l’acte d’accusation contre Peña, la présidence de la BCP a « avalisé » la vente malgré l’avertissement de la supervision et retardé les sanctions.

Rivarola a-t-il été écarté pour avoir protesté ? Rien ne l’établit. Fernando Rivarola dirigeait la supervision jusqu’au 6 juillet 2026, jour où un décret présidentiel (n° 6329) l’a nommé au directoire de l’Agence financière de développement (AFD), une banque publique qui prête aux autres banques, selon ABC Color. Son mémo du 10 juillet suit cette nomination : il ne peut donc pas en être la cause. Il y écrivait vouloir laisser ses observations aux « nouvelles autorités ». Aucun avis antérieur de Rivarola contre ueno n’a été publié, et sa nomination peut aussi se lire comme une promotion. La BCP s’appuie sur ce départ pour tenir le mémo pour non officiel. L’intérim de la supervision a été confié à Chiara Renna. Le Sénat a demandé les circonstances du départ de Rivarola ; la réponse n’est pas publique.

Trois explications du délai. La première est celle de la BCP : une supervision normale, qui suit l’argent dossier par dossier et aboutit quand les corrections font tomber le ratio. Elle s’accorde avec la chronologie de juin à novembre, mais n’explique ni le délai de dix jours ignoré, ni pourquoi la vente a été admise contre l’avis des services, ni la réponse au Sénat. La deuxième est celle de l’accusation : une « couverture institutionnelle » de la banque par une direction proche d’elle. Elle s’appuie sur le passé de Carvallo, les décisions de 2023-2024 et la réponse d’octobre ; mais la BCP affirme qu’il s’est récusé, et aucune pièce publique ne montre une instruction donnée pour protéger ueno. La troisième, que Facta avance comme hypothèse, est une supervision paralysée par la taille de la banque : fermer la première banque du pays par le nombre de clients, dépositaire des retraites, était un choc que personne ne voulait déclencher, ce qui pousse à accepter des corrections de façade. Elle vaut pour 2026, pas pour les décisions de 2023-2024, prises quand ueno était encore moyenne. Ces explications ne s’excluent pas. L’un des dossiers ouverts par le parquet porte sur la supervision d’ueno ; il doit permettre de trancher.

04 Ce qui liait Santiago Peña à ueno

Ce qui est établi sur Peña tient en quatre faits : il a été actionnaire minoritaire d’une société du groupe propriétaire de la banque, il a emprunté à la banque pour sa maison, il a nommé l’ancien président de la financière à la tête du régulateur, et l’argent public a afflué vers la banque sous son mandat. Ce qui ne l’est pas, c’est qu’il ait décidé ou couvert les opérations reprochées à la banque, ni ce qu’il a gagné.

L’actionnariat. Selon ses déclarations de patrimoine, citées par une plainte de parlementaires d’opposition d’octobre 2025, Peña a acheté en mars 2019 des actions de Credicentro, société du Grupo Vázquez devenue Ueno Holding. Il était alors administrateur de la banque Basa, après avoir été ministre des Finances. En août 2023, quinze jours après son investiture, il déclarait 6 144 actions d’Ueno Holding, d’une valeur nominale de 6 144 millions de guaraníes (environ 840 000 dollars au cours de l’époque), soit 1,58 % du capital, quatrième actionnaire. Ueno Holding comptait plus de cent quatre-vingts actionnaires, dont le Grupo Vázquez. Le 22 mars 2025, une assemblée a réduit son capital de moitié et annulé, contre remboursement, les actions de tous sauf deux, le Grupo Vázquez et un membre de la famille Vázquez. L’avis à la Superintendance des valeurs, le service de la BCP qui contrôle la Bourse, a été publié le 4 avril, le jour où Peña annonçait la vente. Un député colorado dissident venait d’accuser un organisme public d’avoir taillé sur mesure pour Itti un appel d’offres de 12 millions de dollars pour du matériel d’écoute ; Peña répondait qu’il n’avait « aucun lien » avec ce dossier. Son avocat, Ricardo Preda, souligne que 1,58 % ne donnait ni le contrôle de la société ni la qualité de « bénéficiaire effectif » (le seuil est de 10 %).

Ce que dit Peña. « Je n’ai aucun lien avec la banque ueno », déclarait-il en avril 2025 : il avait investi dans Credicentro, devenue Ueno Holding, qui « n’a rien à voir avec la banque ». La distinction est réelle sur le plan juridique : Ueno Holding n’était pas la banque. Elle est plus mince sur le plan économique : d’après les documents publiés par ABC Color, Ueno Holding facturait des services à la banque et détenait en 2024 Vinanzas, l’acheteuse des créances de 2026 ; Peña n’était alors plus actionnaire. Le 5 novembre, en démissionnant, il n’est pas revenu sur ces liens : « Je demande pardon au peuple si, à un moment donné, j’ai failli. »

Ce qu’il a gagné : la pièce qui manque. C’est la seule voie par laquelle l’essor d’ueno aurait pu enrichir directement Peña : la valeur de ses actions. Les chiffres publics ne permettent pas de la mesurer. Le montant déclaré est une valeur nominale, pas un prix de marché. Ni le prix payé en 2019, ni le prix du rachat de 2025 n’ont été publiés. On sait seulement ce que Peña a déclaré en 2025 : le rachat de ses actions et un prêt d’ueno ont financé sa maison de San Bernardino, évaluée à 7 750 millions de guaraníes. Son patrimoine net déclaré a augmenté de 6,3 % entre 2023 et septembre 2025, à 24 480 millions de guaraníes ; ses actions ont été remplacées par des titres d’autres banques. Les pièces qui trancheraient existent : le procès-verbal de l’assemblée du 22 mars 2025, qui fixe le remboursement, et ses déclarations détaillées à la Contraloría, l’organe de contrôle des comptes publics. Elles n’ont pas été rendues publiques en entier.

Le prêt pour la maison. Selon l’acte d’accusation, ueno a accordé à Peña deux prêts, le 13 mai 2024, pour 3 548 millions de guaraníes, avec des mensualités estimées à 239 millions, six fois son salaire. Sa propre déclaration de 2025, citée par Última Hora, donne une autre mensualité : 32 échéances de 7 220 dollars, environ 43 millions de guaraníes, pour un solde de 1 640 millions. L’écart n’est pas expliqué. Le prêt, accordé par une banque dont Peña nommait le superviseur, n’est pas interdit en soi ; ses conditions, que ni Peña ni la banque n’ont publiées, diraient s’il s’agissait d’un crédit ordinaire.

Les accusations. La plainte déposée en octobre 2025 par des parlementaires d’opposition, dont le sénateur Rafael Filizzola, vise un enrichissement illicite, un trafic d’influence et du blanchiment. Elle s’appuie sur les déclarations de Peña : un patrimoine passé de 1,35 milliard de guaraníes en 2017 à 23 milliards en 2023, dix-sept fois plus en six ans, dont 9,2 milliards (environ 1,3 million de dollars au cours de 2023) qu’elle juge inexpliqués même en comptant ses revenus de banquier. Ces revenus étaient élevés : 1,56 million de dollars de salaires de Basa entre 2018 et 2021, selon des chiffres diffusés en 2022 par le camp de Mario Abdo, alors président. Ses actions d’Ueno Holding, à leur valeur déclarée, n’expliquent au mieux qu’un peu plus d’un quart de la hausse : l’essentiel vient d’ailleurs. La plainte relève aussi que des sociétés du groupe, comme Itti, ont obtenu des marchés publics après son arrivée. Son avocat répond qu’il s’agit de « conjectures » : Peña n’a décidé d’aucun de ces marchés, et la société dont il était actionnaire n’en a remporté aucun. Aucune juridiction ne s’est prononcée ; le parquet a ouvert une enquête à partir de cette plainte.

Ce qui manque. Les accusateurs de Peña devant le Sénat n’ont présenté publiquement ni ordre, ni message, ni témoignage montrant qu’il ait demandé à la BCP de ménager ueno ou à l’IPS d’y placer ses fonds. « Vous allez me dire que Peña ne savait pas que les fonds de l’État étaient dirigés » vers ueno ? demandait Filizzola : c’est une question, pas une preuve. Peña a nommé Carvallo, et le décret qui a fait quitter la supervision à Rivarola porte sa signature ; mais rien de public ne relie ces décisions aux opérations d’ueno. L’avocat Ricardo Preda résume l’autre camp : l’accusation « n’apporte aucune preuve » et donne valeur de preuve à des articles de presse.

05 Pourquoi son parti l’a lâché

Peña est tombé quand la faction qui l’avait porté au pouvoir, celle d’Horacio Cartes, l’a abandonné ; c’est elle qui avait lancé les premières attaques, et elle l’a lâché quand la crise est devenue celle de millions d’épargnants.

Peña et Cartes. Économiste passé par la Banque centrale et le FMI, venu du Parti libéral, Peña entre en 2015 au gouvernement d’Horacio Cartes comme ministre des Finances. En 2017, Cartes, qui avait échoué à modifier la Constitution pour se représenter, en fait son héritier, selon BBC Mundo ; Peña perd la primaire face à Mario Abdo. En 2018, il entre au conseil de Basa, une banque que BBC Mundo dit « propriété du Grupo Cartes » ; Peña soutient qu’elle appartient à la sœur de Cartes, non à Cartes lui-même. En 2023, il est élu avec le soutien de Honor Colorado, la faction de Cartes, qui domine le parti et le Congrès. Peña refuse qu’on lui « attribue » les responsabilités de Cartes : « Je ne suis pas son défenseur », disait-il en 2024 au quotidien espagnol El País.

Des attaques venues de son propre camp. Ce n’est pas l’opposition qui a forcé la Banque centrale à s’expliquer. Les 31 questions votées par le Sénat le 9 septembre avaient été présentées par trois sénateurs de Honor Colorado : Basilio Núñez, Natalicio Chase et Antonio Barrios. Selon un chroniqueur d’Última Hora, ils ont agi « après autorisation de Cartes », et des banquiers concurrents venaient se plaindre d’ueno auprès de lui depuis deux ans. En octobre, le sénateur colorado Gustavo Leite réclamait à Reuters le départ de la direction de la Banque centrale, qui avait « perdu sa crédibilité ». Selon Reuters, la pression venait « de sénateurs du Parti colorado », « au milieu d’une dispute politique pour la candidature présidentielle de 2028 » : Peña ne peut pas se représenter, et sa succession se prépare. Selon le chroniqueur d’Última Hora, Honor Colorado le rendait déjà, en septembre, « seul responsable » de la crise. Le 5 novembre au matin, Cartes, président du parti, annonce que celui-ci « accompagne » le procès politique « afin de remettre sur ses rails l’institutionnalité de la République ».

L’hypothèse d’un règlement de comptes. Une partie de la presse paraguayenne, Última Hora surtout, lit la chute de Peña comme une affaire interne au Parti colorado. Ses appuis sont réels : les attaques viennent de la faction de Cartes, des banquiers concurrents se plaignaient à lui, Cartes est associé par la presse à une banque concurrente d’ueno, et la rivalité pour 2028 est attestée. Ses limites aussi : la fragilité d’ueno est décrite par les documents de la Banque centrale et du parquet, quelle que soit la personne qui les a fait sortir ; aucune pièce publique ne montre que Cartes ait agi pour Basa ; et la destitution a été votée par l’opposition autant que par les colorados. L’hypothèse explique le moment et la forme de la chute, pas la faillite.

Ce que dit la science politique. Le politiste Aníbal Pérez-Liñán (Presidential Impeachment and the New Political Instability in Latin America, 2007) a montré que les présidents latino-américains destitués depuis les années 1990 tombent rarement pour les seuls faits reprochés : il faut un scandale, une mobilisation dans la rue, et la perte du « bouclier législatif », le soutien de son propre parti au Congrès. Les trois éléments se sont réunis en deux jours. Le scandale était public depuis septembre, la foule a grossi devant le Congrès après la fermeture de la banque, et le bouclier est tombé le 5 au matin avec Cartes.

06 Démission ou destitution

En ne statuant pas sur la démission de Peña, le Congrès a pu le destituer, ce qui lui retire le siège de sénateur à vie et l’immunité qui l’accompagne. Pourquoi la majorité a choisi cette voie, ses membres ne l’ont pas dit ; on en connaît l’effet.

Comment fonctionne un procès politique. La Constitution (article 225) permet de destituer le président pour « mauvais exercice de ses fonctions », pour délit commis dans l’exercice du mandat ou pour délit de droit commun. La Chambre des députés accuse, aux deux tiers des présents ; le Sénat juge et condamne aux deux tiers de ses 45 membres, soit 30 voix. La condamnation a pour seul effet de retirer la fonction ; s’il y a soupçon de délit, le dossier passe à la justice ordinaire. Le « mauvais exercice des fonctions » n’est défini nulle part : c’est un jugement politique sur la manière de gouverner, pas la preuve d’une infraction. Une démission suit une autre voie : la Constitution donne aux deux chambres réunies le pouvoir de l’« accepter ou rejeter » (article 202).

Les 5 et 6 novembre : la démission bloquée, la destitution votée

  1. Jeudi 5 novembre
  2. DémissionMidi

    Peña annonce sa démission dans une vidéo.

  3. DestitutionChambre des députés

    Accusation votée à l’unanimité des 78 présents (art. 225).

  4. DémissionAprès-midi

    Les deux chambres réunies doivent accepter ou rejeter la démission (art. 202).

  5. Démission18 h 37

    Pendant le décompte, les députés colorados quittent la salle : plus de quorum.

  6. DémissionSans vote

    La démission n’est ni acceptée ni rejetée.

  7. Destitution22 h 15

    L’acte d’accusation est remis à Peña.

  8. Vendredi 6 novembre
  9. DestitutionSénat

    Preuves admises à l’unanimité des 41 présents ; destitution par 44 voix sur 45 (30 nécessaires).

  10. DestitutionSuccession

    Pedro Alliana devient président.

Démissionnaire : sénateur à vie, avec immunité (art. 189, 191).

Destitué : ni siège ni immunité.

Légende :

Les deux chambres réunies devaient statuer sur la démission ; faute de quorum, elles ne l’ont pas fait. Pendant ce temps, les députés ont accusé et le Sénat a jugé.

Sources :

Constitution du Paraguay (art. 189, 191, 202, 225) ; ABC Color et CNN, directs des 5 et 6 novembre 2026.

Limites :

Les horaires viennent des directs de la presse.

Ce qui se jouait. L’article 189 de la Constitution fait des anciens présidents élus des « sénateurs à vie », qui peuvent parler mais pas voter, « sauf s’ils ont été soumis à un procès politique et déclarés coupables » (la Constitution emploie ce mot pour la destitution). L’article 191 protège les membres du Congrès contre l’arrestation et ne permet de les poursuivre qu’après une levée de leur immunité votée aux deux tiers par leur chambre. Le statut de ces sièges est flou : Última Hora parle d’un « désordre d’interprétations », et un projet de loi de 2026 vise à le préciser. Mais le Congrès a toujours traité ces sièges comme protégés. Il a refusé en 1996 de lever l’immunité de l’ancien président Andrés Rodríguez, sénateur à vie depuis 1993. Il l’a levée en août 1999 pour Juan Carlos Wasmosy, condamné en 2002 puis acquitté en appel en 2004, acquittement confirmé par la Cour suprême en 2007, et en septembre 1999 pour Raúl Cubas. Le siège n’a donc pas toujours protégé ; il obligeait seulement le parquet à passer par un vote. Démissionnaire, Peña devenait sénateur à vie ; destitué, il perdait ce siège et s’exposait directement au parquet.

Le jeudi 5 novembre. Après l’annonce de Cartes, Peña diffuse à midi une vidéo : il démissionne, dit-il, pour « la stabilité de notre pays, la paix sociale ». Les députés votent ensuite l’accusation, à l’unanimité des 78 présents, colorados compris, et rejettent par 48 voix contre 30 celle visant le vice-président Alliana, ce qui lui laisse la voie libre. L’après-midi, les deux chambres se réunissent pour statuer sur la démission. Le sénateur colorado Carlos Núñez propose de l’accepter en s’engageant à lever ensuite l’immunité de Peña. À 18 h 37, pendant le décompte, les députés colorados quittent la salle : sans quorum, la démission n’est ni acceptée ni rejetée. Le Sénat ouvre le procès le soir même.

Devant le Congrès, la foule réclamait la destitution plutôt que la démission. La sénatrice d’opposition Yolanda Paredes estimait qu’accepter la démission revenait à « transformer un voleur en sénateur à vie » ; Peña n’a été reconnu coupable d’aucun délit et nie toute faute. L’opposition, avec des dissidents colorados, refusait toute issue qui donne une immunité à Peña. Une destitution plaçait les colorados du côté des épargnants, sans leur coûter le pouvoir, puisque Alliana, du même parti, succède.

La démission valait-elle départ ? C’est l’argument central de la défense. Pour l’avocat Adolfo Ferreiro, le procès politique vise un titulaire, et un président démissionnaire n’en est plus un ; il cite un ancien juge de la Cour suprême, Felipe Paredes, dont le procès a pris fin quand sa démission a été acceptée. L’article 202 confie aux deux chambres réunies le soin d’accepter ou de rejeter la démission : elle ne produit donc d’effet qu’une fois acceptée. Le précédent de Ferreiro le confirme, puisque le procès de Paredes a cessé quand la démission a été acceptée, non quand elle a été présentée. Mais le texte ne fixe aucun délai au Congrès, et ne prévoit pas qu’il puisse s’abstenir de statuer. En rompant le quorum, la majorité n’a ni accepté ni rejeté : elle a gardé Peña en fonction le temps de le juger. C’est conforme à la lettre ; la défense y voit un usage du silence pour choisir la sanction.

L’autre voie existait. Le précédent de Cubas montre que la proposition de Carlos Núñez n’était pas un leurre. En mars 1999, le président colorado Raúl Cubas avait démissionné avant d’être jugé par le Sénat, après l’assassinat de son vice-président et la mort de manifestants ; son successeur avait prêté serment le soir même. Devenu sénateur à vie, il s’était exilé au Brésil, « ne se fiant pas » à cette immunité, selon le centre de recherche barcelonais CIDOB, et elle a été levée six mois plus tard. La levée demandait les deux tiers du Sénat, une majorité que la destitution a largement réunie. La différence est ailleurs : une levée d’immunité ne se vote qu’à la demande d’un juge, dossier par dossier, et peut être refusée, comme en 1996 ; la destitution retire le siège une fois pour toutes. Le Congrès a choisi la voie la plus sûre contre Peña, et la plus rapide.

Le vendredi 6 novembre. Peña reçoit l’acte d’accusation, quinze pages et environ 300 pages d’annexes, le jeudi à 22 h 15. Il demande 72 heures pour préparer sa défense : « Moins de douze heures, ce n’est pas une procédure régulière. » Le Sénat refuse par 39 voix et lui donne trente minutes pour se présenter. Il ne vient pas ; ses avocats plaident sans lui. Ricardo Preda dénonce une défense « impossible » et une accusation sans preuve. Il plaide aussi que la crise a été bien gérée : « Ce qui distingue un pays sérieux, ce n’est pas que les banques ne tombent pas, c’est la manière dont il réagit. » Selon lui, aucune autre banque n’a été fermée, 97 % des épargnants récupèrent tout, et la loi d’avance sur la garantie des dépôts est sortie en 48 heures. Le Sénat admet les preuves de l’accusation à l’unanimité des 41 présents, puis vote la destitution par 44 voix, un sénateur étant absent : un peu plus d’un jour après l’accusation, le lendemain de la démission. Pedro Alliana prend la présidence ; le nom d’Antonio Barrios, sénateur proche de Cartes, circulait depuis la veille pour la vice-présidence, que le Congrès doit pourvoir quand la vacance survient dans les deux dernières années du mandat (article 234).

Ce que vaut l’accusation. L’acte d’accusation retient cinq griefs : le conflit d’intérêts de Peña, l’orientation des fonds de retraite vers ueno, la complaisance de la Banque centrale, un enrichissement indu, et l’atteinte à la confiance dans le système bancaire. Les faits sur lesquels ils reposent sont réels ; mais l’accusation passe de ces faits à une intention, sans preuve publique de cette intention. C’est ce que permet le « mauvais exercice des fonctions » : on peut destituer un président pour avoir laissé faire, sans établir qu’il a voulu. Le juge pénal, lui, aura besoin d’autre chose.

Les droits de la défense. La procédure pose une question distincte de la culpabilité : un président peut-il être jugé après moins de douze heures de préparation ? Le Paraguay connaît ce débat. En juin 2012, le président de gauche Fernando Lugo avait été accusé et destitué en un peu plus d’un jour, après des affrontements meurtriers à Curuguaty ; la Commission interaméricaine des droits de l’homme avait jugé « inacceptable » cette rapidité, et les pays voisins avaient suspendu le Paraguay du Mercosur, leur union commerciale. Les avocats de Peña annoncent vouloir saisir le système interaméricain. La comparaison a ses limites : en 2012, une coalition renversait un président isolé ; en 2026, le parti de Peña l’a lâché, et l’accusation a été votée à l’unanimité. Mais le délai laissé à la défense est du même ordre.

07 Ce que deviennent l’argent des clients et les fonds publics

Pour la grande majorité des clients, l’argent sera rendu : la garantie couvre la quasi-totalité des petits comptes. Pour les gros déposants, et d’abord pour l’argent public, rien n’est assuré.

La garantie. Le Fonds de garantie des dépôts, géré par la BCP et alimenté par les cotisations des banques, rembourse chaque déposant jusqu’à 75 salaires minimums mensuels, soit 228,3 millions de guaraníes, environ 38 000 dollars, quel que soit le nombre de ses comptes. Selon la BCP, ce plafond couvre environ 97 % des déposants d’ueno. Le fonds disposait de plus d’un milliard de dollars fin septembre 2023, dernier chiffre publié trouvé ; le montant total à verser pour ueno n’a pas été publié. Pour aller plus vite, le Congrès a voté et Peña a promulgué le 4 novembre une loi (n° 7745) qui oblige la BCP à verser une avance de 40 salaires minimums au plus, 121,76 millions de guaraníes (environ 20 300 dollars), sous cinq jours ouvrables. Les premiers versements ont commencé le 5 novembre au soir.

Les fonds publics. Ueno gérait environ 850 millions de dollars appartenant à des institutions publiques, près de 29 % de ses dépôts fin juin, selon Bloomberg. La plus exposée est l’IPS : entre 300 et 380 millions de dollars selon les sources et les dates. S’y ajoutent l’entreprise publique d’électricité ANDE et sa caisse de retraite, le ministère de l’Économie et les entités binationales d’Itaipú et de Yacyretá, selon la plainte des parlementaires. Ces dépôts dépassent de loin le plafond de la garantie. Leur sort dépend du « bilan d’exclusion », l’inventaire de ce qui reste de valeur dans la banque, que la BCP doit établir. « Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons garantir », a prévenu la BCP à propos d’un remboursement intégral. Les autres créanciers attendent le même inventaire : les porteurs des 350 millions de dollars d’obligations, et OTP Bank, qui détenait 9,99 % de la société de tête après un apport de 30 millions de dollars, selon Última Hora. Leur rang par rapport aux déposants publics n’est précisé par aucune des sources lues.

Qui paie la différence. C’est la question politique de la fermeture. Le projet initial du gouvernement prévoyait que la loi d’avance assure aussi « la récupération des fonds publics, ainsi que ceux de l’IPS », selon un message de Peña du 3 novembre. L’Association rurale du Paraguay, qui représente les éleveurs, s’y est opposée : utiliser le fonds, alimenté par l’ensemble des banques, pour les fonds publics reviendrait à « socialiser les pertes » sur tous les épargnants. La loi adoptée s’en tient à l’avance aux déposants. Pedro Alliana a promis le 6 novembre que les épargnants seraient « pleinement indemnisés », sans préciser par qui. Si l’inventaire ne couvre pas les dépôts publics, il ne reste que deux payeurs possibles : le budget de l’État, donc le contribuable, ou les institutions elles-mêmes, donc les retraités et les assurés de l’IPS.

08 Ce qui vient

L’enquête pénale. Le procureur général Emiliano Rolón a ouvert trois dossiers : sur la supervision et la résolution d’ueno, sur le placement de fonds publics dans la banque, et sur l’action des autorités de plusieurs institutions. Le 6 novembre au soir, peu après la destitution, le parquet a ordonné la détention de Peña dans un dossier pour abus de confiance ; les procureurs ont décidé qu’il resterait détenu chez lui et l’ont convoqué le 7. Les faits examinés, selon le procureur Christian Benítez, sont l’abus de confiance (« lesión de confianza »), le trafic d’influence et l’administration à son profit. « Le ministère public va ensuite formuler les charges », a-t-il précisé ; un juge des garanties décidera où Peña restera pendant la procédure. Son avocat a déclaré qu’il « se soumettra à l’enquête comme n’importe quel citoyen ». Le parquet a aussi ordonné la détention de Carlos Carvallo ; sa réponse n’est pas connue.

Du côté de la banque, 27 personnes, dont huit dirigeants d’ueno, sont formellement mises en cause depuis le 4 novembre pour conduite indue en situation de crise, abus de confiance, tentative d’escroquerie et violation des règles de tenue des livres de commerce. Federico Miguel Vázquez est détenu depuis qu’il s’est livré à la police ; le parquet demande qu’un juge ordonne sa détention provisoire, et l’assignation à résidence de sept autres dirigeants, dont Juan Manuel Gustale. Aucune de ces personnes n’a été jugée ; toutes sont présumées innocentes.

Le pouvoir. Pedro Alliana gouvernera jusqu’en août 2028. Il appartient au même parti que Peña, et c’est la principale critique de l’opposition : « Peña s’en va, mais le même groupe reste », a dit Rafael Filizzola. Une partie de l’opposition voulait juger aussi Alliana ; les députés colorados l’ont protégé.

L’argent. Les avances de la garantie doivent être versées d’ici la mi-novembre, le solde dans les délais légaux ; le bilan d’exclusion dira ensuite ce que récupéreront l’IPS et les autres déposants publics.

Bilan de l’enquête

Ce qui est établi. Ueno a été fermée parce que ses fonds propres, une fois ses comptes corrigés, sont tombés sous la moitié du minimum. La BCP en désigne les causes : des prêts aux sociétés du groupe très au-delà du plafond légal, des prêts mal documentés, des dépenses comptées comme actifs ; leur poids respectif n’est pas publié. Les fonds publics y ont été multipliés par près de huit en dix-huit mois, après des assouplissements des règles de la caisse de retraite, qui a fini par dépasser sa limite légale. La Banque centrale était dirigée par l’ancien président de la financière Ueno, nommé par Peña. Ses services ont détecté l’excès fin avril 2026 ; la Superintendance l’a jugé corrigé en juin grâce à une vente de créances que ses services ont ensuite qualifiée d’interdite ; la fermeture est venue six mois après la détection, quand la loi imposait d’agir sous dix jours. Peña a été actionnaire minoritaire d’une société du même groupe jusqu’en mars 2025, puis client de la banque. L’offensive politique est venue de la faction de Cartes ; le Congrès a refusé d’acter sa démission et l’a destitué, ce qui lui retire le siège de sénateur à vie.

Ce qui reste discuté. La responsabilité personnelle de Peña : sa défaillance politique a été jugée par le Congrès, mais aucune preuve publique ne montre qu’il ait décidé ou couvert les opérations ; c’est l’objet de l’enquête pénale. Les raisons du délai de la Banque centrale : supervision lente, complaisance d’une direction proche de la banque, ou paralysie devant sa taille. La part du règlement de comptes au sein du Parti colorado dans le moment de la chute. La régularité d’un procès préparé en moins de douze heures.

Ce qui est inconnu. Le trou réel du bilan d’ueno et qui le paiera. Le prix auquel Peña a acheté puis revendu ses actions. Les conditions de son prêt. Le contenu du dossier pénal.

Ce que l’affaire montre. Les règles existaient : plafond des prêts liés, délai de dix jours, limite de 10 % pour la caisse de retraite, garantie des dépôts, toutes héritées de la crise des années 1990. Elles n’ont pas été appliquées à temps à ueno, et les documents publiés ne disent pas encore pourquoi. La réponse politique a ensuite été rapide : un président destitué trois jours après la fermeture de la banque, un parti qui reste au pouvoir.

Panorama médiatique

Panorama médiatique

Corpus : presse paraguayenne (ABC Color, Última Hora, La Nación, Hoy), latino-américaine (Infobae, La Nación d’Argentine, Bloomberg Línea, El Intransigente), internationale (AP, CNN, Bloomberg, Reuters, Euronews) et française (RFI, Les Échos, Le Parisien, Le Figaro, Courrier international, Euronews en français, Radio-Canada), du 3 au 6 novembre 2026.

Une chute racontée comme un enchaînement. La presse française, de RFI (« visé par une procédure de destitution, le président Santiago Peña démissionne sur fond de scandale bancaire », 6 novembre) au Figaro (« emporté par l’effondrement d’une banque en ligne ») et aux Échos (« cet immense scandale bancaire qui a fait tomber le président »), raconte l’affaire comme une suite : la banque tombe, le président suit. Le Parisien met en avant la colère des épargnants (« Rendez-nous notre argent ! »). Le mécanisme de la faillite — les prêts aux sociétés du groupe — y occupe peu de place ; les liens de Peña sont résumés par des formules (« liens », « proche ») sans préciser qu’il s’agissait d’une participation minoritaire dans une autre société du groupe.

Le « corralito » et les files d’attente. Les médias argentins (Infobae, El Intransigente, La Nación) parlent de « corralito », par analogie avec le gel des dépôts argentin de 2001. L’image parle à leurs lecteurs mais force le trait : en 2001, l’État argentin avait bloqué les retraits dans tout le système ; au Paraguay, une seule banque est fermée et la garantie paie la plupart des clients.

La presse paraguayenne, actrice de l’affaire. ABC Color a publié dès septembre les documents internes de la Banque centrale qui ont lancé l’affaire, et suit la crise en direct. Peña l’accusait depuis 2024 de défendre les intérêts de son groupe propriétaire. Les médias proches du gouvernement, comme La Nación d’Asunción, ont relayé en 2025 la défense de Peña sur la plainte d’enrichissement. Última Hora a publié le mémo de Rivarola et l’imputation du parquet, et ses chroniques lisent la crise comme un règlement de comptes au sein du Parti colorado, lecture que reprennent peu les médias étrangers, à l’exception de Reuters.

Erreurs relevées dans le corpus.

  • Euronews en français (5 novembre) écrit en chapeau : « Quelques minutes après sa démission, le président a été destitué par le Parlement. » Ce jour-là, les députés ont voté l’accusation ; la destitution par le Sénat n’est venue que le lendemain.
  • Courrier international (6 novembre) écrit que « la Chambre des députés a rejeté sa démission pour qu’il ne bénéficie pas de l’immunité présidentielle ». Les députés n’ont rien rejeté : les colorados ont rompu le quorum, et la démission n’a pas été votée. L’immunité en jeu n’était pas présidentielle mais celle de sénateur à vie.
  • RFI (6 novembre) écrit qu’« au moment de sa démission, la chambre des députés venait de voter sa mise en accusation ». D’après les horaires d’ABC Color et de CNN, la démission a été annoncée à midi, et les députés ont voté l’accusation ensuite. RFI présente aussi l’immunité comme celle « dont jouissent les ex-présidents », alors qu’elle tient au siège de sénateur à vie, perdu en cas de destitution.
  • Radio-Canada (dépêche AFP, 5 novembre) présente Gustavo Leite comme « député » ; il est sénateur.
Sources et méthode

Sources et méthode

Sources principales.

Démarche. L’enquête est partie de la décision de la Banque centrale et des documents internes publiés depuis septembre, puis a reconstitué l’essor de la banque, les règles de la caisse de retraite, les liens de Peña, la politique interne du parti au pouvoir et la procédure, en confrontant à chaque étape l’accusation et la défense. Les calculs (plafond des prêts liés, délai légal, multiplication des dépôts de l’IPS, évolution du patrimoine déclaré) ont été refaits à partir des chiffres publiés. Les montants de 2026 sont convertis au taux de 6 000 guaraníes pour un dollar, proche du cours d’août à novembre 2026 ; les montants plus anciens, au cours de leur date.

Limites. Facta n’a lu ni le communiqué original de la Banque centrale, ni les mémos internes, ni l’acte d’accusation intégral, ni la plainte pénale de la BCP, ni l’imputation, ni la résolution du parquet : ils sont cités d’après la presse, principalement ABC Color et Última Hora, dont les révélations n’ont pas été démenties sur les faits par la Banque centrale. Les lois sur les portes tournantes n’ont pas été lues. Les chiffres des fonds de l’IPS chez ueno varient selon les sources et les dates (de 300 à 380 millions de dollars). Les sources divergent sur les précédents d’immunité : Última Hora écrit que l’immunité de Wasmosy n’a jamais été levée ; la biographie du CIDOB et sa condamnation de 2002 indiquent le contraire, version retenue. Le transfert de Peña dans une caserne de l’escorte présidentielle, rapporté vers minuit à Asunción, est postérieur à la clôture et n’est pas retenu ; la désignation d’un nouveau vice-président, dont Facta n’a pas pu établir l’heure, non plus. Les articles des Échos, du Figaro et du Parisien n’ont pas pu être lus : seuls leurs titres sont cités. Le texte de l’agence AP n’était pas lisible.

3 · L’avis de Facta · Interprétation

Ce qui donne à penser

Ici, Facta propose sa lecture des faits. Chaque idée dit ce qui lui paraît le plus probable, avec quel degré de certitude, et sur quels faits elle s’appuie.

Ce sont des interprétations, distinctes de l’enquête : à vous d’en juger.

1. Destituer Peña était fondé ; ne lui laisser que douze heures pour se défendre ne l’était pas

La question. Fallait-il destituer Santiago Peña, et de cette façon ?

L’avis de Facta : la sanction politique était fondée ; le délai laissé à sa défense ne l’était pas. Facta en est assez sûr.

Le 5 novembre, Peña annonce sa démission. Le Congrès doit l’accepter ou la rejeter ; les députés de son parti, le Parti colorado, quittent la salle, et elle reste sans réponse. Le soir, Peña reçoit l’acte d’accusation des députés. Il demande 72 heures pour préparer sa défense ; le Sénat refuse et le juge dès le lendemain. Il le destitue par 44 voix sur 45, pour « mauvais exercice de ses fonctions ».

Ce motif juge une manière de gouverner, pas un crime : il suffit qu’un président ait laissé s’installer, sous son autorité, ce qu’il devait empêcher. Ce critère, valable pour tout président, est rempli ici par des faits établis. Peña a nommé à la tête de la Banque centrale l’ancien président de la société de crédit devenue ueno ; il a gardé jusqu’en mars 2025 des actions d’une société du groupe, puis emprunté à la banque. Sous son mandat, l’argent public déposé chez ueno a été multiplié par dix, et la Banque centrale a mis six mois à agir là où la loi lui donnait dix jours. Rien de public ne montre qu’il ait voulu protéger la banque : c’est au juge pénal de le dire, et Peña, que le parquet a placé en détention à domicile sans charge formulée, nie toute faute. Mais un président qui laisse son régulateur et une banque si proches répond politiquement de ce qui en sort.

Le délai, lui, ne se défend pas. Le droit de préparer sa défense vaut aussi quand le verdict est politique. En 2012, la Commission interaméricaine des droits de l’homme avait jugé « inacceptable » la rapidité de la destitution de Fernando Lugo, président de gauche accusé et destitué en un peu plus d’un jour ; la règle vaut aussi pour un président de droite. Et rien ne pressait : Peña était démissionnaire, et le Congrès pouvait mettre fin à l’attente d’un seul vote, en acceptant la démission. En 1999, quand le président Raúl Cubas avait démissionné avant d’être jugé, son successeur avait prêté serment le soir même. Cette fois, c’est la majorité qui a laissé la démission en suspens, puis refusé à Peña le temps qu’elle venait de se donner.

L’enjeu de ces douze heures n’était donc pas de faire partir Peña, mais de lui retirer un privilège. La Constitution fait des anciens présidents des sénateurs à vie, protégés des poursuites tant que leur chambre n’a pas levé leur immunité ; un président destitué perd ce siège. On objectera qu’accepter la démission, c’était protéger un homme visé par une enquête, et qu’une levée d’immunité, votée seulement à la demande d’un juge, peut échouer : en 1996, le Congrès avait refusé de lever celle de l’ancien président Andrés Rodríguez. L’argument est sérieux, mais il porte sur l’immunité, pas sur le délai. Il fallait les deux tiers du Sénat pour la lever, comme cela s’était fait pour Cubas six mois après sa démission ; le Sénat qui a voté la destitution à 44 voix sur 45 les avait largement. Ce Sénat n’y a gagné qu’un grief pour la défense, qui veut saisir la Commission interaméricaine, contre un verdict que les faits justifiaient.

Ce qui ferait changer d’avis Facta : sur le fond, une pièce montrant que Peña ignorait que Carlos Carvallo avait présidé la société devenue ueno, ou qu’il avait pressé la Banque centrale d’agir dès le printemps 2026 ; sur la forme, une règle du Sénat, connue avant l’affaire, qui fixe un délai de cet ordre pour tout procès de destitution.

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2. Le Congrès qui destitue Peña avait affaibli la loi contre les conflits d’intérêts

La question. La destitution règle-t-elle le problème qui a laissé grossir ueno ?

L’avis de Facta : non ; en 2023, ce Congrès a supprimé le délai imposé à un contrôleur avant de rejoindre une banque, et Peña a signé. Facta en est très sûr.

Le premier reproche de l’acte d’accusation contre Peña porte sur les « portes tournantes » : une même personne passe de l’autorité de contrôle à l’entreprise contrôlée, ou l’inverse. C’est le lien le plus lourd entre le pouvoir et ueno, plus que les actions de Peña. Le passage a joué dans les deux sens. Carlos Carvallo a quitté la présidence de la société devenue ueno pour celle de la Banque centrale. Et selon l’acte d’accusation, deux anciens contrôleurs de la Banque centrale, dont Juan Manuel Gustale, président d’ueno à sa fermeture, sont entrés à la direction de la banque. Le remède habituel est un délai d’attente : qui contrôlait une banque ne peut y travailler qu’après un temps.

Le Paraguay s’en était doté. En avril 2023, le président Mario Abdo promulguait la loi 7089 sur les conflits d’intérêts, dite loi contre les portes tournantes, qui imposait ces délais aux hauts fonctionnaires partant pour le privé. Dès l’automne, le Congrès élu en 2023 l’a réécrite. Les députés voulaient la retoucher sur deux articles ; le Sénat est allé beaucoup plus loin, en octobre, sur un texte de sa commission présidée par une sénatrice de la faction d’Horacio Cartes, adopté par 26 voix ; neuf sénateurs, dont plusieurs d’opposition, ont voté contre. Selon ABC Color, la version du Sénat supprimait tout le chapitre des portes tournantes et les sanctions des contrevenants, dont l’interdiction d’exercer une fonction publique jusqu’à cinq ans. C’est elle qui l’a emporté en décembre, et Peña l’a promulguée en janvier 2024, malgré des appels au veto.

Le Sénat qui a jugé Peña est le même : les parlementaires sont élus avec le président, pour cinq ans (Constitution, art. 187). La responsabilité est partagée, mais pas également : Peña a signé, la majorité colorado a écrit, et les sénateurs de Cartes, qui ont conduit la réforme, ont reproché à Peña ce qu’ils avaient eux-mêmes voté.

On objectera que l’ancienne loi n’aurait pas empêché la nomination de Carvallo : elle visait le passage de l’État vers le privé, et ses textes d’application n’étaient pas encore pris. C’est vrai pour lui, pas pour les contrôleurs partis diriger la banque ; et il manquait justement une règle dans les deux sens, que destituer un homme ne crée pas.

Ce que Facta en conclut. Pour éviter une nouvelle ueno, rétablir les délais d’attente et leurs sanctions, dans les deux sens, compte davantage que la destitution de Peña.

Ce qui ferait changer d’avis Facta : le vote, par ce Congrès, d’une loi qui rétablit les délais d’attente entre la Banque centrale et les banques et sanctionne leur violation. La destitution serait alors le début d’une correction, et non son substitut.

S’appuie surfait 4fait 2fait 5ch. 03ch. 06données extérieures, sourcées dans le texte

3. L’État, pas les assurés, doit payer ce que la caisse de retraite perdra chez ueno

La question. Si la banque ne vaut pas assez, qui doit perdre l’argent de la caisse de retraite ?

L’avis de Facta : si les restes de la banque ne suffisent pas, le budget doit compenser la caisse, et le gouvernement doit le dire maintenant. Facta penche pour cette lecture.

L’IPS, la caisse publique de retraite et d’assurance maladie des salariés, avait placé entre 300 et 380 millions de dollars chez ueno, environ 9 % de ses placements selon la caisse. La garantie des dépôts ne rembourse qu’environ 38 000 dollars par client. Pour le reste, la caisse attend l’inventaire de ce que valent encore les prêts et les biens de la banque fermée. Le nouveau président, Pedro Alliana, promet que les épargnants seront « pleinement indemnisés », sans dire par qui.

Une première solution a déjà été écartée. Le 4 novembre, le Congrès a voté une loi d’urgence qui avance aux clients d’ueno une partie de leur argent, puisée dans le fonds de garantie des dépôts. Le projet du gouvernement voulait qu’elle assure aussi « la récupération des fonds publics ». Or ce fonds est alimenté par les cotisations de toutes les banques, donc, au bout du compte, par leurs clients, et il sert à protéger les petits comptes de la prochaine faillite. L’Association rurale, qui représente les éleveurs, a objecté que l’utiliser pour l’argent public reviendrait à faire payer tous les épargnants du pays ; elle avait raison, et la loi s’en est tenue aux clients. Restent deux payeurs : le budget, donc le contribuable, ou la caisse, donc ses assurés.

Le critère de Facta : qui a décidé, et qui pouvait refuser ? Les assurés n’ont rien choisi : l’affiliation est obligatoire pour les salariés, et la Constitution interdit de détourner ces ressources de leur but (art. 95). C’est la direction de la caisse qui a assoupli deux fois ses règles de placement, puis dépassé la limite légale de 10 % de ses placements dans une seule banque. Les autorités de contrôle de l’État ont réagi tard. Une perte née de décisions publiques sur une épargne forcée est une perte publique.

On objectera que le contribuable paierait pour une caisse qui ne couvre que les salariés, et que si le budget paie toujours, les gestionnaires n’ont plus de raison d’être prudents. Mais l’argument vise ceux qui décident, pas ceux qui cotisent : le remède est de faire répondre les gestionnaires, pas de réduire les pensions, et le parquet a ouvert un dossier sur le placement des fonds publics. Annoncer tôt qui paiera évite que la perte, laissée dans les comptes de la caisse, se paie plus tard en pensions.

Ce qui ferait changer d’avis Facta : des comptes publiés de l’IPS montrant que ses réserves absorbent la perte sans toucher aux pensions ni aux cotisations. La question ne serait plus alors de savoir qui paie, mais seulement qui répond des décisions.

S’appuie surfait 3fait 8ch. 02ch. 07ch. 08données extérieures, sourcées dans le texte

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