International · Sûreté aérienne

Fausses alertes à la bombe contre des avions de ligne en Europe : le parquet de Paris enquête sur un possible lien avec un État étranger

Faits arrêtés au dimanche 8 novembre 2026, 2 h 12 (heure de Paris)Avis de Facta du 8 novembre 2026Publié le 8 novembre 2026

  1. L’essentiel4 minLe sujet en bref
  2. L’enquête36 minLes faits recoupés, mis en perspective et expliqués
  3. L’avis de Facta7 minBasé sur les faits et un raisonnement impartial

1 · L’essentiel

Ce qu’il faut retenir

8 faits établis par l’enquête. Chacun renvoie aux chapitres qui l’établissent.

Le 2 novembre 2026, un avion parti de Londres pour Sofia se pose à Budapest après une menace d’explosif. Le 3, sept vols sont visés. Le 5, un courriel envoyé à l’aéroport de Rome annonce, à tort, une bombe à bord d’un Airbus d’Aer Lingus parti de Dublin pour Rome, qui survole alors la France. Les autorités françaises lui ordonnent de se poser sur la base militaire d’Évreux ; son commandant aurait d’abord préféré un aéroport civil. Deux chasseurs l’y escortent. Ce jour-là, 14 vols sont menacés selon Eurocontrol, celui-ci compris, puis quatre avions au-dessus de la France le 6. Certains messages sont signés de l’« État masculin », un mouvement masculiniste russe. Le 7, le parquet de Paris ouvre une enquête.

  1. 1 Le parquet de Paris cherche qui a envoyé les courriels, et s’ils agissaient pour un État étranger.

    Selon ses termes, rapportés par l’AFP le 7 novembre, l’enquête doit retrouver « les auteurs des courriels divulguant ces fausses informations afin de faire croire à une destruction dangereuse et leur lien éventuel avec des puissances étrangères ». Ce lien est à vérifier, il n’est pas établi : le parquet n’a désigné ni pays ni suspect.

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  2. 2 Environ 36 vols ont été menacés du 2 au 6 novembre, et aucun explosif n’a été trouvé.

    Eurocontrol, l’organisme qui coordonne le trafic aérien européen, compte 35 vols en trois jours : 7 le 3 novembre, 14 le 5 et, provisoirement, 14 le 6. S’y ajoute l’avion du 2. Les agences de presse donnent des chiffres plus élevés, parce qu’elles comptent aussi des menaces visant des vols restés au sol. Le 5 novembre, les 14 vols menacés représentaient environ un vol sur deux mille parmi les quelque 28 000 qui ont circulé ce jour-là en Europe. Plusieurs avions ont été déroutés, d’autres escortés par des chasseurs. Des chaînes de télévision ont aussi été menacées, et le siège de RTÉ, la télévision publique irlandaise, a été évacué.

    Les preuves →ch. 01Chronologie

  3. 3 Un courriel suffit à faire poser un avion, parce qu’on ne peut pas le fouiller en vol.

    Chaque menace est évaluée aussitôt par des spécialistes de la compagnie et des autorités, selon sa précision : vol désigné, délai annoncé, destinataires choisis. Si elle est jugée crédible, l’avion doit atterrir au plus vite, puis être vidé et fouillé. L’auteur d’une fausse alerte exploite cette prudence : quelques lignes anonymes mobilisent chasseurs, démineurs et policiers.

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  4. 4 Le même message est arrivé à Rome et à Sofia, signe d’une coordination qui demandait peu de moyens.

    Le 5 novembre au matin, le même texte, traduit, est parvenu à l’aéroport de Rome et à celui de Sofia, signé des « combattants de l’État masculin ». À Sofia, il visait trois vols de Ryanair : c’est un autre épisode que celui de l’avion Londres-Sofia du 2. Il revendique l’acte, donne un motif et se vante, mais n’exige rien en échange. Ce double envoi prouve qu’une partie au moins des menaces a été organisée par un même auteur. Mais un logiciel d’envoi automatique, une traduction et des adresses d’aéroports suffisent pour cela : la coordination ne dit pas si l’expéditeur est un individu ou un service.

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  5. 5 La Russie est soupçonnée par des responsables du renseignement européen, sans attribution officielle, et Moscou dément.

    Selon le Financial Times, ces responsables, anonymes, jugent la Russie l’origine la plus probable. Ils invoquent le mobile, le mode opératoire, des cas passés et de « premiers indices » non décrits. L’« État masculin » est un mouvement masculiniste interdit en Russie en 2021, qui critiquait alors le Kremlin mais soutient depuis 2022 la guerre en Ukraine ; son fondateur, qui vit hors de Russie, dément toute implication. Une signature russe ne prouve donc ni n’écarte un rôle de Moscou. Le 6, des médias irlandais ont reçu un autre message, signé « Mikhaïl Andropov », nom qui évoque un ancien chef du KGB ; il revendique la campagne et se vante d’avoir recruté des personnes en Europe. Il n’est pas authentifié.

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  6. 6 Les vagues passées ont eu des auteurs très différents, et beaucoup restent sans auteur connu.

    Aux États-Unis, des auteurs de « swatting », l’envoi en série de fausses alertes pour provoquer l’intervention de la police ou des secours, ont été condamnés. En 2022, l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) a établi que la Biélorussie avait inventé, l’année précédente, une alerte à la bombe pour détourner un avion de ligne, ce que Minsk conteste. Des services russes recrutent aussi des exécutants payés sur Telegram : au Royaume-Uni, des jeunes ont été condamnés en 2025 pour un incendie commandé ainsi par le groupe russe Wagner. Ce n’était pas une fausse alerte, mais c’est le procédé dont se vante le message « Andropov ». En France et en Lituanie en 2023, en Inde et aux États-Unis en 2024, les vagues visant aéroports, écoles ou bureaux de vote n’ont pas d’auteur publiquement identifié pour l’essentiel des menaces.

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  7. 7 Si un lien avec un État étranger était démontré, les peines seraient alourdies et l’enquête aurait des moyens renforcés.

    Une fausse alerte est punie de deux ans de prison, une fausse information qui compromet la sécurité d’un avion en vol de cinq ans. Une loi de juillet 2024 porte ces peines à quatre et sept ans lorsque l’auteur agit dans le but de servir une puissance étrangère. Elle ouvre aussi les techniques d’enquête de la criminalité organisée et confie ces affaires à des tribunaux spécialisés. Il faudra prouver ce but, et donc remonter jusqu’à celui qui a commandé.

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  8. 8 Le commandant de bord d’Aer Lingus fait l’objet d’une enquête à Évreux, sans poursuite annoncée.

    En droit européen, un avion intercepté doit suivre les chasseurs ; avant l’interception, le pilote avait reçu la consigne de se poser à Évreux. Selon le parquet d’Évreux, il aurait d’abord refusé, préférant un aéroport civil. Matignon, c’est-à-dire les services du Premier ministre, dit avoir fait intercepter l’avion parce que le pilote ne coopérait pas ; l’armée de l’air dit avoir fait décoller ses chasseurs dès l’annonce de la menace. Les deux versions peuvent se concilier, des chasseurs en l’air dès l’alerte puis l’ordre d’intercepter après le refus, mais aucune autorité ne l’a précisé. Interrogé sans garde à vue, le pilote a pu quitter la France. Sa compagnie affirme qu’il a agi de façon « irréprochable ».

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2 · L’enquête de Facta

Ce qui s’est passé, en détail, avec les sources

Chronologie

Chronologie

Les protagonistes. Le parquet de Paris a ouvert l’enquête française le 7 novembre. Rémi Coutin, procureur de la République d’Évreux, enquête sur le comportement du commandant de bord d’Aer Lingus, un pilote irlandais visé par cette enquête, sans poursuite annoncée, et que sa compagnie et le syndicat irlandais des pilotes (Ialpa) défendent. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, et ses services, désignés par le nom de leur siège, Matignon, sont responsables de la sûreté aérienne en France : ils ont annoncé l’interception de l’avion et les quatre alertes du 6. L’armée de l’air et de l’espace applique les mesures de sûreté dans le ciel français et a fourni les chasseurs. Eurocontrol, l’organisation européenne qui coordonne la gestion du trafic aérien, tient le décompte des vols visés. RTÉ, la télévision publique irlandaise, a vu son siège évacué le 6. L’« État masculin », mouvement masculiniste russe interdit en Russie en 2021, signe les courriels du 5 novembre ; son fondateur, Vladislav Pozdnyakov, blogueur qui vit hors de Russie, nie tout lien. « Mikhaïl Andropov » est la signature, non authentifiée, d’un message envoyé à des médias le 6. Des responsables du renseignement européen, anonymes et dont le pays n’est pas précisé, ont confié au Financial Times leurs soupçons envers la Russie. Le gouvernement irlandais de Micheál Martin juge probable une campagne coordonnée ; il accueille le 12 novembre à Dublin la Communauté politique européenne, réunion des dirigeants des pays européens, membres de l’Union ou non. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, dénonce les « opérations de sabotage russes ». Le Kremlin rejette les accusations. L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), agence des Nations unies, a établi en 2022 que la Biélorussie avait inventé une alerte à la bombe contre un avion de ligne en 2021, ce que Minsk conteste. Le groupe Wagner, organisation paramilitaire russe, a commandé en 2024 un incendie à Londres, pour lequel six hommes, dont le principal avait reçu ses instructions sur Telegram, ont été condamnés en 2025.

Une semaine de fausses alertes, et ce qui l’a précédée

Le temps se lit de haut en bas, une ligne par date, sans échelle ; les périodes de deux semaines ou plus sans événement sont signalées. Une colonne par type d’événement ; les précédents et le contexte, en tête, servent de repères, sans lien établi avec les alertes de novembre ; les jalons sont encadrés, les rendez-vous à venir en pointillé. Cliquer sur un événement pour le lire en entier avec sa source.

Les événements dans l’ordre, chacun avec son type. Une colonne par type d’événement ; les précédents et le contexte, en tête, servent de repères, sans lien établi avec les alertes de novembre ; les jalons sont encadrés, les rendez-vous à venir en pointillé. Toucher un événement pour le lire en entier.

Contexte et précédents
Fausses alertes
Enquêtes et décisions
Réactions
À venir
Temps ↓
mai 2021
Précédent23 mai 2021Vol Ryanair dérouté à Minsk

Une alerte à la bombe fait poser à Minsk un vol Athènes-Vilnius ; un opposant à bord est arrêté. En 2022, l’OACI juge la menace « délibérément fausse », communiquée sur instruction de responsables biélorusses.

AeroTime (rapport de l’OACI)

… 5 mois …
oct. 2021
Contexte18 oct. 2021L’« État masculin » interdit

Un tribunal de Nijni-Novgorod déclare extrémiste ce mouvement masculiniste russe.

ICCT (Kruglova, 2024)

… près de 2 ans …
oct. 2023
PrécédentOct.-déc. 2023Vagues lituaniennes

Des centaines de fausses alertes, surtout en russe, visent écoles et aéroports ; le service de sécurité soupçonne des « États hostiles ».

LRT ; Yahoo

Précédent18-23 oct. 2023Vague française dans les aéroports

Environ 70 fausses alertes visent des aéroports français en une semaine, presque toutes depuis une même adresse en Suisse.

Reuters (Malay Mail) ; The Local

… environ 11 mois …
oct. 2024
PrécédentOct. 2024Vague indienne

Au moins 500 fausses menaces visent des vols indiens en deux semaines ; un mineur est arrêté pour quatre d’entre elles.

Wikipédia (presse indienne)

… environ 5 semaines …
nov. 2024
Précédent5 nov. 2024Bureaux de vote américains

Fausses alertes dans cinq États ; selon le FBI, beaucoup semblaient venir de domaines de messagerie russes.

Reuters

… 12 mois …
oct. 2025
Précédent24 oct. 2025Incendie commandé par Wagner

Six hommes condamnés à Londres pour l’incendie d’un entrepôt d’aide à l’Ukraine, commandé par le groupe Wagner et préparé par recrutement sur Telegram.

Sky News (Yahoo)

… environ 6 mois …
avril 2026
PrécédentFin avr. 2026Un « swatter » condamné

Un Roumain est condamné à Washington à quatre ans de prison pour une série de fausses alertes contre des responsables américains.

Police1 (AP)

… environ 4 mois …
sept. 2026
Contexte1er sept. 2026Berlin accuse Moscou

L’Allemagne attribue à un service russe un drone piégé trouvé en août à l’aéroport de Leipzig.

Kyiv Independent

… 6 semaines …
oct. 2026
Contexte11 oct.-2 nov. 2026Réfrigérateurs piratés

Les meubles froids de centaines de supermarchés en France, puis dans quatorze pays, sont déréglés à distance ; non attribué.

Le Grand Continent ; franceinfo

… 3 semaines …
nov. 2026
Fausses alertes2 nov. 2026Premier avion dérouté

Un vol Wizz Air Londres-Luton-Sofia se pose à Budapest sous escorte hongroise.

AFP (L’Avenir) ; The Aviationist

Fausses alertes3 nov. 20267 vols visés

Vols vers Varsovie, Sofia, Rome et Murcie ; l’aéroport de Varsovie-Modlin ferme brièvement.

Eurocontrol (ANSA) ; AFP

Fausses alertes5 nov. 2026, 7 h 21Courriel signé « État masculin »

Un courriel en italien annonce des bombes sur deux vols vers Rome ; le même texte vise trois vols vers Sofia.

BBC ; AFP

Fausses alertes5 nov. 202614 à 27 vols visés

Avion d’Aer Lingus posé à Évreux sous escorte ; vols escortés en Italie et en Bulgarie ; déroutements à Plovdiv et Vienne.

Eurocontrol ; Reuters ; Matignon

Enquêtes et décisions5 nov. 2026Enquête à Évreux

Le procureur d’Évreux enquête sur le refus présumé du commandant de bord de se poser sur la base ; aucune poursuite annoncée, sa compagnie le défend.

AFP ; Irish Times

Fausses alertes6 nov. 202614 vols, dont 4 en France

Quatre avions visés au-dessus de la France se posent sans encombre ; un Prague-Rome est dérouté à Venise.

Eurocontrol ; Matignon ; AP

Fausses alertes6 nov. 2026Médias visés

Le siège de la télévision publique irlandaise RTÉ est évacué ; Sky News, TF1 et Nova TV reçoivent aussi des menaces ; un message signé « Andropov » arrive dans des rédactions.

AP ; AFP ; The National

Réactions6 nov. 2026« Campagne coordonnée »

Dublin juge probable une campagne coordonnée ; le fondateur de l’« État masculin » dément.

AFP ; BBC

Enquêtes et décisions7 nov. 2026Enquête du parquet de Paris

Le parquet annonce une enquête sur les auteurs et leur « lien éventuel avec des puissances étrangères ».

AFP (franceinfo)

Enquêtes et décisionsSemaine du 9 nov. 2026Réunion à Bruxelles

Les experts en sûreté aérienne des Vingt-Sept doivent se réunir sur les mesures à prendre.

AP ; ANSA (Pillitteri)

À venir12 nov. 2026Sommet à Dublin

Réunion de la Communauté politique européenne, sous présidence irlandaise de l’Union.

Présidence irlandaise du Conseil

Légende :

Les précédents et les incidents de contexte servent de repères ; aucun lien avec les alertes de novembre 2026 n’est établi.

Sources :

Eurocontrol (par l’ANSA), AFP, AP, Reuters, BBC, Irish Times, OACI (par AeroTime), LRT, Le Grand Continent, présidence irlandaise du Conseil.

Limites :

les décomptes de vols varient selon les sources ; celui d’Eurocontrol pour le 6 novembre est provisoire.

Contexte et explications

01 Une semaine de fausses alertes

Tout commence le lundi 2 novembre 2026 avec un seul avion. Un vol Wizz Air parti de l’aéroport londonien de Luton pour Sofia, en Bulgarie, reçoit une menace d’explosif en vol et se pose à Budapest, escorté par un chasseur hongrois. Rien n’est trouvé à bord.

Le mardi 3 novembre, Eurocontrol, l’organisation qui coordonne la gestion du trafic aérien en Europe, compte sept vols visés : deux vers Varsovie, deux vers Sofia, deux vers Rome, un vers Murcie, dans le sud de l’Espagne. L’aéroport de Varsovie-Modlin ferme brièvement pour accueillir un avion dérouté. À Sofia, les deux alertes sont arrivées par courriel au ministère bulgare de l’Intérieur, selon la police des frontières citée par l’AFP. Aucune n’est signée.

Le jeudi 5 novembre, la vague grossit. À 7 h 21, un courriel en italien arrive chez Aeroporti di Roma, la société qui gère les aéroports de la capitale, adressé à plusieurs services et personnes, ainsi que chez Aviapartner, un prestataire de bagages de Fiumicino. Il affirme que des « engins explosifs » ont été placés sur deux vols en approche, l’un venu d’Helsinki, l’autre de Dublin. Le Finnair est escorté jusqu’à Rome par deux Eurofighter italiens. L’Airbus A320 d’Aer Lingus, qui survole alors la France avec 151 passagers et six membres d’équipage, est dérouté vers la base aérienne 105 d’Évreux, dans l’Eure, et escorté par deux chasseurs français (chapitre « Qui commande l’avion au-dessus de la France »). Aucun explosif n’est trouvé.

Le même matin, un message au texte identique, envoyé à plusieurs adresses de l’aéroport de Sofia, annonce des bombes sur trois vols de Ryanair et une explosion « dans 60 minutes ». Les trois avions sont escortés par l’armée de l’air bulgare ; l’un d’eux est dérouté vers Plovdiv. À Madrid, la Garde civile reçoit trois courriels en vingt minutes visant six vols. D’autres alertes touchent Prague, Copenhague, Bucarest, Bruxelles, Milan et Vienne. Eurocontrol compte 14 vols ce jour-là ; l’agence Reuters en recense 27, l’AFP « une vingtaine ».

Le vendredi 6 novembre, les services du Premier ministre annoncent « quatre nouvelles alertes » sur des avions survolant la France. Les appareils se posent sans encombre, trois à Orly et un à Bordeaux selon une source de l’AFP (les quatre à Orly selon l’AP), et les démineurs les inspectent. Ailleurs, neuf vols liés à l’aéroport de Prague sont visés et un vol Wizz Air Prague-Rome est dérouté vers Venise. Au Portugal, la police reçoit un appel téléphonique au sujet d’un vol de Ryanair entre Lisbonne et Rome. Eurocontrol compte provisoirement 14 vols, la Commission européenne 11.

Ce vendredi, les menaces visent aussi des médias. Le siège de RTÉ, la télévision publique irlandaise, à Dublin, est évacué. Sky News, au Royaume-Uni, TF1 en France et la chaîne bulgare Nova TV reçoivent aussi des menaces. Des rédactions irlandaises reçoivent un message signé « Mikhaïl Andropov », qui revendique la campagne. En Italie, la vague a aussi visé environ 280 écoles, selon l’agence italienne ANSA, citée par le blog de Pasquale Pillitteri. Ce site personnel italien résume la presse internationale ; il sert ici de relais au Financial Times, payant, à l’ANSA et au quotidien israélien Ynet.

Au total, Eurocontrol compte 35 vols visés les 3, 5 et 6 novembre ; il faut y ajouter celui du 2. Les agences de presse donnent des chiffres plus élevés, parce qu’elles comptent aussi les menaces reçues par un seul aéroport ou visant des vols restés au sol. Les 14 vols du 5 novembre représentent 0,05 % des quelque 28 000 vols de la journée : environ un vol sur deux mille. Selon Eurocontrol, les alertes n’ont pas eu d’effet sur les retards de l’ensemble du réseau. Aucune bombe n’a été trouvée, aucun passager n’a été blessé.

Ce qui frappe n’est pas l’existence de ces menaces, mais leur nombre et leur simultanéité. « Il y a des compagnies qui reçoivent une menace à la bombe chaque jour », rappelle Philip Baum, professeur invité de sûreté aérienne à l’université de Coventry, interrogé par Al Jazeera ; la plupart sont jugées « non spécifiques », et l’avion poursuit sa route. Cette semaine, les autorités de plusieurs pays les ont jugées assez précises pour faire poser les avions.

02 Pourquoi un courriel fait poser un avion

Un avion en vol ne peut pas être fouillé. Au sol, on peut évacuer un bâtiment, faire passer des chiens, ouvrir une valise. À dix mille mètres d’altitude, l’équipage ne peut qu’inspecter la cabine. Si la menace est réelle, chaque minute compte ; si elle est fausse, on ne le saura qu’après l’atterrissage.

Comment une menace est jugée. Quand une compagnie reçoit une menace, elle la transmet à une équipe d’évaluateurs. Selon Joji Waites, directeur de la sécurité des vols au syndicat britannique des pilotes (BALPA), ces évaluateurs la classent en rouge (crédible), ambre (partiellement crédible) ou vert (non crédible). Pour un avion déjà en vol, la catégorie intermédiaire n’est pas jugée appropriée : il faut trancher. Une menace qui nomme un vol précis, donne un délai et arrive chez les bons destinataires a plus de chances d’être classée rouge qu’un appel vague. C’était le cas des courriels du 5 novembre : deux vols désignés, une explosion annoncée « dans 60 minutes », des destinataires dans les aéroports d’arrivée.

Ce qui se passe ensuite. Un avion menacé est dirigé vers une aire isolée, loin des terminaux. Les passagers débarquent et sont contrôlés, les démineurs inspectent l’appareil avec des chiens, les bagages sont fouillés. L’opération prend plusieurs heures.

L’asymétrie. Ce mécanisme de précaution est exactement ce qu’exploite l’auteur d’une fausse alerte. « Cela ne coûte rien à celui qui le fait mais ça a un impact important au niveau logistique et bien sûr sur la perception des populations », résume pour l’AFP Jean-Marc Rickli, directeur des risques globaux et émergents au Centre de politique de sécurité de Genève. Robert Jordan, directeur de recherche au Royal United Services Institute, un centre de réflexion britannique sur la défense, rappelle que l’« appétit pour le risque » des compagnies est « toujours incroyablement faible » : il est inscrit dans leurs procédures. L’auteur sait que chaque menace jugée crédible sera traitée comme réelle.

Les autorités ne peuvent pas pour autant ignorer les menaces quand elles se multiplient. Une seule vraie bombe parmi cent fausses alertes suffirait à faire des centaines de morts. Le coût de la prudence est connu et limité ; celui d’une erreur ne l’est pas.

03 Qui commande l’avion au-dessus de la France

L’atterrissage de l’avion d’Aer Lingus à Évreux est la seule décision contestée en France. Il pose une question simple : quand un avion étranger menacé survole la France, qui choisit où il se pose ?

La séquence. Le jeudi 5 novembre au matin, l’alerte visant le vol Dublin-Rome est signalée alors que l’avion survole la France. Selon des sources de Matignon citées par CNews, son déroutement est lancé aussitôt : il reçoit par radio la consigne de se poser non plus à Rome, mais sur la base aérienne 105 d’Évreux, dans l’Eure. Selon le procureur d’Évreux, Rémi Coutin, le commandant de bord « aurait refusé d’obtempérer à l’ordre donné d’atterrir sur un aéroport militaire, préférant un aéroport civil ». Deux chasseurs français, un Rafale et un Mirage, rejoignent alors l’avion et l’escortent : c’est l’interception, qui consiste pour des avions militaires à se placer à côté d’un avion civil pour le guider. L’Airbus se pose à Évreux peu après 10 heures.

Le vol Dublin-Rome, du signalement à l’atterrissage à Évreux

  1. Menace signalée

    Jeudi 5 novembre au matin, l’alerte visant le vol Dublin-Rome est signalée alors que l’avion survole la France.

    Sources de Matignon (CNews)

  2. Déroutement

    L’avion reçoit la consigne de se poser non plus à Rome, mais sur la base aérienne 105 d’Évreux, dans l’Eure.

    Sources de Matignon (CNews)

  3. Refus présumé du commandantprésumé

    Le commandant de bord « aurait refusé d’obtempérer à l’ordre donné d’atterrir sur un aéroport militaire, préférant un aéroport civil ».

    Procureur d’Évreux (AFP) ; présumé, non établi

  4. Interception

    Deux chasseurs français, un Rafale et un Mirage, rejoignent l’avion et l’escortent.

    Matignon ; armée de l’air

    Ce qui a fait décoller les chasseurs : deux versions

    Armée de l’air : ses chasseurs ont décollé « dès que la menace a été signalée ». (Al Jazeera)

    Matignon : « Le pilote n’ayant pas coopéré comme attendu avec les autorités, le Premier ministre a immédiatement ordonné que des avions de chasse interceptent l’appareil et l’escortent ». (franceinfo)

  5. Atterrissage à Évreux

    L’Airbus se pose à Évreux peu après 10 heures.

Légende :

La séquence telle que la rapportent Matignon, le parquet d’Évreux et l’armée de l’air. Le refus du commandant de bord est présumé ; les deux versions divergent sur ce qui a fait décoller les chasseurs.

Sources :

Matignon (franceinfo, CNews) ; parquet d’Évreux (AFP) ; armée de l’air (Al Jazeera).

Limites :

l’heure exacte de la consigne, du refus présumé et du décollage n’est pas connue.

Où les versions divergent. Elles divergent sur ce qui a fait décoller les chasseurs. Pour Matignon, c’est le pilote : « Le pilote n’ayant pas coopéré comme attendu avec les autorités, le Premier ministre a immédiatement ordonné que des avions de chasse interceptent l’appareil et l’escortent », déclarent les services du Premier ministre à franceinfo. Pour l’armée de l’air, citée par Al Jazeera, c’est la menace : elle dit avoir fait décoller ses chasseurs « dès que la menace a été signalée ». Les deux récits peuvent se concilier, si des chasseurs ont décollé dès l’alerte et reçu l’ordre d’intercepter après le refus, mais aucune autorité ne l’a dit. Le refus, s’il est confirmé, portait sur le lieu d’atterrissage, pas sur la nécessité d’atterrir.

Le statut du pilote. Le procureur d’Évreux s’est rendu sur la base pour « éclaircir le comportement » du commandant de bord. Il évoque « une infraction spécifique du code des transports », sans dire laquelle. Le commandant, irlandais, et son copilote, britannique, ont été entendus librement, c’est-à-dire interrogés sans garde à vue, puis autorisés à quitter la France. L’enquête se poursuit ; aucune poursuite n’est annoncée. Aer Lingus affirme que le commandant et son équipage « ont agi de manière irréprochable ». L’Ialpa, le syndicat irlandais des pilotes, assure qu’ils ont « pleinement coopéré ».

Qui décide en France. Au-dessus du territoire, la décision ne revient pas seulement à la compagnie. Le code de la défense confie au commandant de la défense aérienne, un général de l’armée de l’air et de l’espace, « l’application de mesures de sûreté, dans les conditions fixées par le Premier ministre » (article D*1442-5). L’actuel titulaire l’a résumé devant les députés en novembre 2025 : « Sous l’autorité du Premier ministre, j’assure la posture permanente de sûreté aérienne et la police du ciel. » Les textes publics ne disent pas si le Premier ministre ordonne lui-même chaque interception ou s’il délègue cette décision ; Matignon affirme ici qu’il l’a ordonnée lui-même.

Ce que dit le droit de l’avion intercepté. L’Ialpa rappelle que, pour un avion immatriculé en Irlande, les responsabilités du commandant relèvent du droit irlandais autant que de celui de l’État survolé. L’argument est exact, mais il ne joue pas en faveur du pilote. Les règles de l’air sont, pour l’essentiel, communes aux États de l’Union : elles figurent dans un règlement européen, dit SERA, qui s’applique en Irlande comme en France. Sa règle sur l’interception est sans ambiguïté : le commandant de bord d’un avion civil intercepté « suit immédiatement les instructions données par l’aéronef intercepteur » (SERA.11015). Une fois les chasseurs à côté de lui, le pilote irlandais n’avait donc pas le choix, en droit irlandais pas plus qu’en droit français. La question porte sur le moment d’avant : la consigne de se poser à Évreux, reçue par radio avant l’interception.

Les orientations qui accompagnent cette règle encadrent aussi l’État. L’interception d’un avion civil « devrait être évitée » et n’intervenir « qu’en dernier recours ». Quand on impose à un avion un aérodrome qu’il ne connaît pas, il faut lui laisser le temps de s’y préparer : « seul le commandant de bord » peut juger si l’atterrissage est sûr, au regard de la longueur de piste et de la masse de l’appareil. L’État fixe le lieu ; le pilote reste juge de la sécurité de la manœuvre.

Pourquoi une base, pourquoi un aéroport civil. Les pilotes défendent leur collègue. « C’est ce qu’on apprend dans les procédures. En cas d’alerte à la bombe, on doit atterrir à l’aéroport civil le plus proche », explique au quotidien belge La Libre Alain Vanalderweireldt, commandant de bord et porte-parole de l’association belge des pilotes (BeCA). Selon lui, tous les aéroports ont une aire dédiée, loin des terminaux, pour les avions menacés, alors qu’une base militaire n’a « aucun équipement » pour accueillir des passagers. L’État n’a pas dit pourquoi il voulait Évreux. Une base offre pourtant des avantages évidents : elle est isolée, son périmètre est tenu par des militaires et des gendarmes, et le trafic d’un grand aéroport civil n’est pas interrompu. Les passagers ont été conduits dans un gymnase de la base, ce qui montre que l’accueil y était possible, même s’il n’était pas prévu. Si l’enquête d’Évreux allait plus loin, elle devrait trancher entre deux principes : la sécurité du vol, dont le commandant répond, et la souveraineté de l’État sur son ciel, qu’il exerce par ses chasseurs.

04 Ce que cherche le parquet de Paris

Le samedi 7 novembre, sollicité par l’AFP, le parquet de Paris a annoncé une enquête sur les fausses alertes visant des avions qui survolaient la France. Les investigations doivent, selon ses termes, « retrouver les auteurs des courriels divulguant ces fausses informations afin de faire croire à une destruction dangereuse et leur lien éventuel avec des puissances étrangères ». Aucun communiqué écrit n’a été publié ; on ne connaît ni le service chargé de l’enquête ni l’infraction exacte retenue.

Deux questions distinctes. La première est classique : qui a envoyé les courriels ? La seconde est nouvelle : ces auteurs agissaient-ils pour le compte d’un État ? Le parquet ne dit pas qu’ils l’ont fait ; il dit qu’il le vérifiera.

Pourquoi la France est compétente. Le courriel visant l’avion d’Aer Lingus a été envoyé à Rome, apparemment depuis une adresse colombienne, contre un avion irlandais. À la lecture du Code pénal, la loi française s’applique pourtant, pour deux raisons. Le Code pénal inclut l’espace aérien dans le territoire de la République (article 113-1), et une infraction y est « réputée commise » dès qu’« un de ses faits constitutifs a eu lieu sur ce territoire » (article 113-2). Or l’avion menacé volait dans le ciel français. Surtout, la loi française s’applique aux délits commis contre un avion étranger « lorsque l’appareil atterrit en France après » les faits (article 113-11), ce qui fut le cas à Évreux.

Les infractions en jeu. La formule du parquet reprend presque mot pour mot l’article 322-14 du Code pénal. Il punit de deux ans de prison et de 30 000 euros d’amende « le fait de communiquer ou de divulguer une fausse information dans le but de faire croire qu’une destruction, une dégradation ou une détérioration dangereuse pour les personnes va être ou a été commise ». C’est l’infraction commune à toutes les fausses alertes, qu’elles visent une école ou un aéroport. Un texte plus sévère vise spécialement les avions : l’article 224-8 punit de cinq ans de prison et de 75 000 euros d’amende « le fait par quiconque, en communiquant une fausse information, de compromettre sciemment la sécurité d’un aéronef en vol ». La tentative est punie des mêmes peines. Le parquet n’a pas dit s’il retenait ce texte.

Ce que change la piste étrangère. Depuis la loi du 25 juillet 2024 « visant à prévenir les ingérences étrangères en France », l’article 411-12 du Code pénal aggrave une liste d’infractions contre les personnes et les biens qui comprend ces deux textes. L’aggravation joue lorsque l’infraction est commise « dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère ou d’une entreprise ou d’une organisation étrangère ou sous contrôle étranger ». Les peines de trois ans ou moins sont doublées et celles de cinq ans portées à sept :

InfractionPeine ordinaireDans le but de servir une puissance étrangère
Fausse alerte (article 322-14)2 ans de prison4 ans
Fausse information compromettant la sécurité d’un avion en vol (article 224-8)5 ans de prison7 ans

Selon la circulaire d’application du ministère de la Justice du 8 octobre 2024, la « puissance étrangère » désigne un État. Une « organisation étrangère » peut être un groupe militaire ou paramilitaire, ou une organisation non gouvernementale.

L’aggravation change aussi la procédure. Selon la même circulaire, les délits ainsi aggravés entrent dans la liste de la criminalité organisée (article 706-73-1 du Code de procédure pénale). Les enquêteurs peuvent alors employer toutes les techniques spéciales d’enquête, comme la surveillance, l’infiltration, la sonorisation ou la captation de données, à l’exception de la garde à vue de 96 heures. La loi a aussi étendu l’article 702 du même code à ces infractions. Elles relèvent désormais des tribunaux spécialisés dans les atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation, et le parquet de Paris peut s’en saisir partout en France, à côté du parquet local. C’est sans doute pourquoi l’enquête est ouverte à Paris, alors que les avions se sont posés à Évreux, Orly et Bordeaux, mais le parquet ne l’a pas expliqué lui-même.

Ce qu’il faudra prouver. Le texte n’exige pas un ordre, il exige un but. À le lire, un exécutant payé par un service étranger y entrerait. Un militant qui agirait seul, mais pour servir les intérêts d’un État, pourrait aussi y entrer, si ce but est démontré. Un plaisantin, ou un auteur de « swatting », l’envoi en série de fausses alertes pour provoquer l’intervention de la police ou des secours, n’y entrerait pas, même s’il signe d’un nom russe. Une signature ne suffit donc pas : il faut établir ce que voulait l’auteur, ce qui suppose, en pratique, de remonter jusqu’à celui qui l’a commandé ou payé. Sans cette preuve, les auteurs, s’ils sont identifiés, répondraient des infractions ordinaires.

Ce que l’enquête ne peut pas faire seule. Les courriels sont arrivés en Italie, en Bulgarie, en Espagne, en République tchèque, et leurs adresses d’envoi sont dispersées dans le monde. La justice française dépend de la coopération des pays où se trouvent les serveurs, les fournisseurs de messagerie et, le cas échéant, les auteurs. La Commission européenne a activé le mécanisme d’échange d’informations sur la sûreté aérienne, et Europol, l’agence de coordination des polices de l’Union, est prête à appuyer les enquêtes nationales. En Italie, selon l’ANSA, les parquets de Milan, Rome et Busto Arsizio ont ouvert des procédures, coordonnées par le parquet national antimafia et antiterroriste, avec l’hypothèse d’un commanditaire européen unique.

05 Ce que disent les messages

Deux signatures circulent : celle d’un mouvement russe, l’« État masculin », et celle d’un certain « Mikhaïl Andropov ». Ni l’une ni l’autre n’a été authentifiée.

Ce qu’est l’« État masculin ». Le mouvement a été fondé en Russie en 2016 par Vladislav Pozdnyakov, blogueur et entraîneur sportif. Selon l’analyse d’Anna Kruglova publiée en 2024 par le Centre international de contre-terrorisme (ICCT), un institut néerlandais, il a d’abord été une plateforme de plaisanteries sur les relations entre hommes et femmes. Il est ensuite devenu une idéologie que son fondateur appelait le « patriarcat national » : les femmes doivent élever les enfants, tenir la maison, obéir à leur mari ; le féminisme et l’homosexualité sont présentés comme une « maladie » européenne. Selon l’ICCT, il s’est fait connaître par des campagnes de harcèlement en ligne, dont, en 2021, des fausses commandes en masse contre des chaînes de restauration qui montraient des mannequins noirs. Un tribunal de Nijni-Novgorod l’a déclaré extrémiste le 18 octobre 2021, et son fondateur a quitté la Russie. Avant 2022, le mouvement critiquait le Kremlin, qu’il jugeait trop peu nationaliste. Depuis l’invasion de l’Ukraine, il s’est presque entièrement tourné vers le soutien à la guerre, selon l’ICCT et Newsweek.

Le courriel du 5 novembre. Envoyé à l’aéroport de Rome, publié par la chaîne italienne SkyTG24 et authentifié par l’aéroport auprès de CNN, il affirme : « Vous êtes tous complices d’un complot criminel, nous voulons vous anéantir pour cela. Nous, les combattants de l’État masculin, laisserons par nos actes une trace dans l’histoire. Votre régime féministe ne l’oubliera jamais. » Le message reçu à Sofia, lu par l’AFP, reprend le même texte et ajoute que « vos cieux deviendront rouges ».

Le démenti. Interrogée par le service russe de la BBC, une chaîne Telegram liée au mouvement a tourné la question en dérision : « Quel État masculin ? Où l’avez-vous vu ? Il n’existe plus depuis de nombreuses années. » À l’AFP, son fondateur a démenti toute implication. Selon le Financial Times, le responsable de la sûreté des aéroports lituaniens affirme pourtant que le même groupe, « ou quelqu’un utilisant son nom », avait déjà envoyé des menaces à des aéroports de son pays.

Le message « Andropov ». Le 6 novembre, un message intitulé « Message à l’Occident » et signé « Mikhaïl Andropov » arrive dans des rédactions irlandaises, d’après le journal émirien The National, qui en cite des extraits. Le nom renvoie à Iouri Andropov, chef du KGB puis dirigeant de l’Union soviétique, et le titre fait écho à celui d’une biographie de ce dernier, selon le blog de Pasquale Pillitteri. L’auteur dit avoir « expérimenté le multithreading », c’est-à-dire l’envoi automatique et simultané d’un grand nombre de messages. Il dit avoir « réussi à provoquer une panique généralisée » et obligé les autorités européennes à « dépenser une fortune ». Selon Pillitteri, il se vante aussi d’avoir recruté des personnes en Europe et d’avoir eu accès à des appareils, des serveurs et des comptes piratés. Il promet que « ce n’est que le début » et menace « vos avions, vos navires de croisière, vos stations de métro et vos trains ». Aucune de ces affirmations n’est vérifiée.

Des messages qui revendiquent sans rien exiger. Ces deux textes signent l’acte, donnent un motif et se vantent du résultat. Ils n’exigent rien : ni rançon, ni libération, ni changement de politique, rien qui ferait cesser les menaces. En Lituanie, au contraire, lors d’une vague de fausses alertes contre des écoles en 2023, certains messages réclamaient une rançon ou la fin du soutien à l’Ukraine. Un message qui revendique sans rien exiger convient à plusieurs auteurs. Il convient à un service qui cherche, comme le dit Jean-Marc Rickli, un « impact sur la perception des populations ». Il convient aussi à celui qui cherche l’effet pour lui-même : les procureurs américains d’une affaire de « swatting » jugée en 2026 décrivent des auteurs attirés par l’« impact observable » de leurs menaces dans le monde réel. La forme des messages ne départage pas ces deux lectures.

Ce que ce vocabulaire dit de l’expéditeur, et ce qu’il ne dit pas. Le courriel du 5 novembre ne vise ni un gouvernement ni une politique, mais un « régime féministe » qu’il faut « anéantir » : c’est la langue propre de l’« État masculin », poussée jusqu’à la caricature. Elle croise un récit que le pouvoir russe a fait sien, celui d’une Europe en « dégénérescence morale » face à une Russie gardienne des « valeurs traditionnelles ». La chercheuse Marina Simakova, dans un article publié par Le Grand Continent en 2023, fait remonter cette formule aux écrits du métropolite Kirill, devenu patriarche de l’Église orthodoxe russe en 2009. Vladimir Poutine l’a inscrite dans un décret de novembre 2022 qui dresse la liste de ces valeurs, de la famille au patriotisme. Mais le Kremlin parle de « valeurs », pas de « régime féministe ». Le texte reprend la langue d’un groupe marginal, longtemps hostile au Kremlin : un porte-voix officiel improbable. Il dit deux choses de l’expéditeur : il est issu du mouvement, ou le connaît assez pour l’imiter ; et il veut être lu comme russe. Il ne dit pas s’il agit pour un État. Ce vocabulaire est public et facile à copier : il dit vers qui l’expéditeur veut tourner les soupçons, pas qui il est. Le message « Andropov » adopte, lui, le registre de la guerre froide : « l’Occident » comme adversaire, une signature qui évoque le KGB, la promesse d’une escalade. Il peut indiquer une origine russe, ou servir à diriger les soupçons vers Moscou.

06 Ce qu’il faut pour envoyer ces menaces

Une coordination établie, au moins en partie. Le 5 novembre au matin, le même texte, traduit, est parti vers Rome et vers Sofia, sous la même signature, en visant des vols en approche dans les deux villes. Ce n’est pas une coïncidence : un même auteur, ou un même groupe, a préparé au moins ces deux envois. Pour le reste de la semaine, les autorités irlandaises et européennes disent ne pas savoir si les menaces viennent d’un ou de plusieurs auteurs. Le 6 novembre, un appel téléphonique au Portugal et, sur un vol Pescara-Charleroi, le mot « bombe » écrit dans les toilettes selon la presse belge, montrent que d’autres canaux se sont ajoutés.

Peu de moyens. Le message signé « Andropov » décrit lui-même la technique : un logiciel d’envoi automatique et simultané. Un tel script s’écrit en quelques lignes ou se trouve tout fait. La traduction automatique donne aujourd’hui un italien, un bulgare ou un espagnol corrects : l’italien sans faute du courriel romain n’indique pas un locuteur italien. Les positions des vols commerciaux sont publiques sur des sites de suivi en ligne : choisir des avions en approche demande de la préparation, pas un accès privilégié. Rien, dans ce qui est connu, n’exige les moyens d’un service secret. La simultanéité dans plusieurs pays et plusieurs langues prouve une organisation, pas une taille.

Les destinataires. À Rome, le courriel est allé à « plusieurs services et personnes » d’Aeroporti di Roma, à des comptes de l’aéroport et au prestataire Aviapartner, selon la BBC et CNN. À Sofia, il visait « plusieurs adresses » de l’aéroport. À Madrid, la Garde civile ; à Sofia, le 3, le ministère de l’Intérieur ; à Prague, un représentant de l’aéroport dit que d’autres aéroports ont reçu le même courriel. Si certaines de ces adresses étaient internes et non publiques, ce serait un indice de préparation sérieuse, voire d’un accès à des données volées. Aucune source ne le dit. Des adresses nominatives de salariés se trouvent souvent sur les sites des entreprises ou les réseaux professionnels. En l’état, le choix des destinataires montre un repérage, sans prouver un accès particulier.

Les expéditeurs. L’adresse d’envoi du courriel romain semble liée aux services publics de santé de Bogotá, en Colombie ; le maire de la ville a dit à CNN que le compte pouvait avoir été piraté, comme d’autres avant lui. Selon le site de Pillitteri, d’autres messages sont passés par des comptes compromis ou par des services qui garantissent l’anonymat, comme Proton Mail, la messagerie chiffrée suisse. Le message « Andropov » se vante d’avoir eu accès à des comptes et des serveurs piratés.

Ce que permet le traçage. Un courriel garde dans ses en-têtes la trace des serveurs par lesquels il est passé. Quand l’expéditeur utilise un compte piraté, cette trace mène d’abord à la victime du piratage, ici peut-être une administration colombienne. Quand il passe par un service anonyme ou un réseau qui masque son adresse, il faut obtenir les journaux de connexion du fournisseur, dans un autre pays, s’ils existent encore. Les enquêteurs ont activé la coopération internationale pour retrouver serveurs et adresses IP. En octobre 2023, les autorités françaises avaient relié presque toutes les fausses alertes visant les aéroports à une même adresse électronique en Suisse : identifier une adresse n’est pas identifier une personne. Selon le Financial Times, des responsables du renseignement préviennent que les auteurs pourraient ne jamais être identifiés.

En somme, les faits publics établissent une coordination et une préparation, à faible coût. Ils ne permettent de distinguer ni un individu d’un service, ni un auteur sincère d’un imitateur.

07 Les précédents

Les vagues de fausses alertes ne sont pas nouvelles. Leur histoire récente montre trois sortes d’auteurs, et beaucoup de vagues dont l’auteur reste inconnu.

Des réseaux de « swatting » jugés. Le « swatting », déjà évoqué, est courant aux États-Unis. Fin avril 2026, un Roumain de 27 ans a été condamné à Washington à quatre ans de prison. Il avait organisé, depuis la Roumanie, des appels de ce type et des alertes à la bombe contre des dizaines de responsables américains : parlementaires, juges, ministres. Selon l’acte d’accusation, il avait proposé de viser les deux partis parce que « nous ne sommes d’aucun côté ». Un complice, mineur au moment des faits, a été condamné en 2025 à quatre ans pour environ 375 appels passés en dix-huit mois. Selon les procureurs, ce réseau agissait pour le spectacle de l’effet produit, sans commanditaire ni cause.

Des exécutants recrutés par des services. En Europe, des services russes recrutent des exécutants occasionnels pour des sabotages. En octobre 2025, six hommes ont été condamnés à Londres pour l’incendie, commandé par le groupe russe Wagner, d’un entrepôt qui envoyait de l’aide à l’Ukraine. Le principal condamné, qui avait reçu ses instructions sur Telegram, a écopé de 23 ans ; il avait recruté un complice, qui en avait recruté un autre, et ainsi de suite. En 2024, une enquête sous couverture de l’OCCRP, un réseau de journalistes d’investigation, a montré qu’un compte Telegram promu sur une chaîne prorusse de 550 000 abonnés proposait à des Européens d’espionner des bases, d’incendier des véhicules de l’Otan, voire de tuer, pour 10 000 dollars « par tête ». En Allemagne, des spécialistes parlent d’« agents jetables », recrutés « sur le darknet ou sur Telegram », souvent des gens « qui veulent juste gagner de l’argent », selon Frank Umbach, cité par RFE/RL à propos d’un procès ouvert à Munich en 2025. Aucun de ces cas ne porte sur une fausse alerte. Mais ils montrent qu’une opération commandée par un État peut être exécutée par un particulier qui ignore jusqu’au nom de son commanditaire.

Un État qui invente une alerte. Le 23 mai 2021, un vol Ryanair Athènes-Vilnius a été dérouté vers Minsk après une alerte à la bombe transmise par le contrôle aérien biélorusse. Un opposant à bord a été arrêté. En juillet 2022, le Conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) a conclu que la menace était « délibérément fausse » et communiquée sur instruction de hauts responsables biélorusses. La Biélorussie conteste ces conclusions. Le procédé diffère, puisque l’État agissait par son propre contrôle aérien, mais c’est le seul cas établi par une instance internationale où un État a fabriqué une fausse alerte contre un avion de ligne.

Des vagues sans auteur établi.

  • France, octobre 2023. Dans les jours qui suivent l’attaque du Hamas contre Israël et l’assassinat du professeur Dominique Bernard à Arras, la France connaît une avalanche de fausses alertes. Le 18 octobre, quinze aéroports sont évacués, sur alertes par courriel ou bagages abandonnés, et 130 vols annulés, selon The Local. Le ministre des Transports, Clément Beaune, compte environ 70 fausses alertes visant des aéroports en une semaine, « presque toutes » envoyées depuis une même adresse en Suisse. Il y voit « un mélange entre des gens qui font des mauvaises blagues » et « une sorte de compétition dans la bêtise entre des hackers ». Le ministre de l’Intérieur annonce 18 interpellations en 48 heures, toutes alertes confondues, écoles comprises. Aucun auteur des courriels visant les aéroports n’a été publiquement identifié.
  • Lituanie, octobre à décembre 2023. Plusieurs vagues de centaines de fausses alertes, la plupart en russe, visent écoles, jardins d’enfants, bâtiments publics, puis les aéroports de Vilnius et de Kaunas. Certaines exigent une rançon, d’autres la fin du soutien à l’Ukraine. Le service lituanien de sécurité de l’État y voit « une attaque ciblée et coordonnée menée à l’initiative d’États hostiles », sans en nommer aucun ni désigner d’auteur.
  • Inde, 2024. En deux semaines d’octobre, au moins 500 fausses menaces visent des vols indiens, près d’un millier sur l’année, dix fois plus que l’année précédente. Un mineur est arrêté pour quatre d’entre elles ; aucun auteur n’a été publiquement identifié pour le reste.
  • États-Unis, novembre 2024. Le jour de l’élection présidentielle, des fausses alertes visent des bureaux de vote dans cinq États disputés. Selon le FBI, beaucoup « semblaient provenir de domaines de messagerie russes ». Le responsable des élections de Géorgie accuse la Russie, et l’ambassade russe parle de « calomnie malveillante ». Une adresse russe ne prouve rien à elle seule : on ouvre un compte de messagerie russe depuis n’importe où.

Ce qu’enseignent ces précédents. Une vague massive peut venir d’une poignée d’individus, et des « swatters » ont été jugés pour cela. Des États emploient des recrues, et l’un d’eux a déjà inventé une alerte contre un avion. Mais aucune des vagues de fausses alertes examinées ici n’a été imputée par un tribunal à un État, et la plupart restent sans auteur connu. Le profil de l’expéditeur, quand on le trouve, ne dit pas forcément qui a décidé.

08 Qui pourrait être derrière

Le 8 novembre, aucun gouvernement n’a attribué les fausses alertes, et aucune preuve publique ne désigne leurs auteurs. Le commissaire européen aux Transports, Apostolos Tzitzikostas, jugeait le 5 novembre « trop tôt pour tirer des conclusions » sur un lien entre les incidents. Selon le quotidien israélien Ynet, cité par Pillitteri, les enquêteurs n’ont pas de preuve d’une direction par un État.

La vraie question : qui a décidé ? Les précédents montrent que l’expéditeur et le décideur peuvent être deux personnes différentes. Les explications possibles se rangent donc selon la chaîne de commande. Un service étranger peut avoir agi lui-même, ou payé des exécutants. Des militants peuvent avoir agi seuls, au service d’un État. Des « swatters » ou des imitateurs peuvent avoir agi sans cause. Enfin, quelqu’un peut avoir voulu faire accuser la Russie. C’est aussi la question que l’article 411-12 oblige le parquet à trancher.

Première hypothèse : une opération commandée par la Russie, directement ou par des recrues. C’est la plus citée, et elle a des arguments réels.

  • Selon le Financial Times, des responsables du renseignement européen jugent la Russie l’origine la plus probable. Ils invoquent le mobile, le mode opératoire, les précédents et de « premiers indices », que le journal ne décrit pas.
  • La semaine s’inscrit dans une série. L’Allemagne a officiellement imputé à un service russe le drone chargé d’explosif trouvé en août près d’un avion-cargo ukrainien à l’aéroport de Leipzig. Les cyberattaques qui ont déréglé à distance, en octobre et novembre, les meubles réfrigérés de supermarchés en France puis dans quatorze pays ne sont pas attribuées ; des sociétés de cybersécurité les rapprochent d’acteurs prorusses. Le 6 novembre, Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, a affirmé que Moscou était activement impliquée dans les attaques d’infrastructures et les campagnes hybrides, sans viser précisément les alertes. Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, juge que tant d’épisodes au même mode opératoire ne peuvent être une coïncidence et que « l’hypothèse la plus raisonnable » est une « agression hybride ».
  • Le calendrier irlandais pèse. L’avion d’Aer Lingus parti de Dublin, le siège de la télévision publique irlandaise évacué, le message « à l’Occident » adressé à des rédactions irlandaises : l’Irlande est très représentée. Or elle préside le Conseil de l’Union européenne jusqu’à fin décembre et accueille le 12 novembre à Dublin la Communauté politique européenne, qui réunit les dirigeants des pays européens, membres de l’Union ou non. Viser Dublin la semaine précédente serait une manière de montrer qu’on peut perturber le pays hôte.
  • Le message « Andropov » prétend avoir recruté des personnes en Europe, ce qui correspond au mode opératoire documenté des services russes pour les sabotages.

Ce qui l’affaiblit. Aucun élément technique n’a été publié, et Moscou dément. Les cibles irlandaises sont en partie fortuites : l’avion d’Aer Lingus a été visé parce qu’il arrivait à Rome, dans le même courriel qu’un Finnair venu d’Helsinki, et la plupart des vols menacés allaient vers Sofia, Prague, Rome, Madrid ou Varsovie. Sky News, TF1 et Nova TV ont été menacés comme RTÉ, et aucun message connu ne mentionne le sommet de Dublin. Les signatures russes peuvent avoir été choisies pour égarer, et la vantardise d’« Andropov » n’est pas vérifiée. Ce qui permettrait de trancher : l’identification d’exécutants et de leurs paiements, comme dans l’affaire de Londres, ou une accusation officielle, comme celle de l’Allemagne pour Leipzig : son ministre de l’Intérieur l’a fondée sur des « indications claires » de ses services de renseignement et de ceux de pays partenaires, ainsi que sur des enquêtes en Allemagne et en Europe, sans en publier le détail.

Deuxième hypothèse : des militants prorusses, agissant d’eux-mêmes. Le Financial Times rapporte que les enquêteurs examinent aussi la piste d’activistes favorables au Kremlin et de groupes de pirates informatiques. L’« État masculin » en serait un candidat. Ce qui l’appuie : la signature du 5 novembre, et un mode opératoire qui ne demande ni moyens ni accès particuliers. Ce qui la contredit : le démenti du mouvement et l’absence d’antécédent aéronautique établi de sa part. Pour la justice française, cette hypothèse pourrait relever de l’article 411-12, si le but de servir un État est démontré.

Troisième hypothèse : des « swatters » ou des imitateurs, sans cause. Ce qui l’appuie : le faible niveau de moyens requis ; une revendication tournée vers l’effet produit (« panique généralisée », « dépenser une fortune »), qui ressemble aux motivations décrites dans les affaires de « swatting » ; l’histoire de l’« État masculin », né de plaisanteries et de fausses commandes en série ; les autres canaux apparus le 6. Ce qui la contredit : le choix de l’aviation européenne, dans plusieurs pays et plusieurs langues, au milieu d’autres incidents attribués à la Russie, ne ressemble pas aux affaires de « swatting » jugées citées ici, qui visaient surtout des personnes. Il est possible qu’un noyau coordonné ait été rejoint par des imitateurs.

Quatrième hypothèse : une opération sous faux drapeau. Un expéditeur qui voudrait faire accuser la Russie, ou brouiller les pistes, choisirait justement un groupe russe connu et interdit, et une signature évoquant le KGB. Rien ne l’appuie précisément ; rien ne l’exclut.

Ce qu’on peut dire au 8 novembre. Une partie au moins des alertes a été coordonnée. Elles demandaient peu de moyens, et la forme des messages convient aussi bien à un service qu’à un individu. La piste russe est la plus étayée par le contexte, et elle est soutenue par des responsables du renseignement, mais pas par des preuves rendues publiques. La question décisive, qui a commandé, reste sans réponse.

09 Ce que cela coûte, et ce qui peut changer

Un coût faible pour le réseau, réel pour les moyens mobilisés. Eurocontrol souligne que les alertes n’ont pas eu d’effet mesurable sur les retards du trafic européen. Mais chaque avion dérouté immobilise un appareil et un équipage pendant des heures, oblige à réacheminer les passagers et mobilise policiers, démineurs et militaires. Philip Baum estime qu’une telle perturbation peut coûter jusqu’à 250 000 dollars à une compagnie ; aucun chiffrage officiel n’existe pour les escortes militaires ni pour le temps des services de l’État. « Cela illustre à quel point il peut être relativement simple de provoquer des perturbations et de saper le fonctionnement normal de la société », a déclaré le Premier ministre irlandais, Micheál Martin, après l’évacuation de RTÉ.

Le dilemme du seuil. Une vague massive pousse à revoir la manière de classer les menaces. Le 5 novembre, la police tchèque jugeait de crédibilité « faible » une menace visant quatre avions en approche de Prague, mais l’a traitée comme les autres. Relever le seuil réduirait les déroutements inutiles, au risque d’ignorer la seule vraie menace ; le maintenir donne à l’auteur ce qu’il cherche. L’agence espagnole de sûreté aérienne (AESA) indique que chaque alerte continuera d’être traitée selon son propre risque. Les experts en sûreté aérienne des Vingt-Sept doivent se réunir à Bruxelles la semaine du 9 novembre pour « décider des mesures nécessaires », selon l’ANSA ; aucun ordre du jour n’a été publié.

Ce que peuvent obtenir les passagers. Le règlement européen 261/2004 prévoit une indemnité de 250 à 600 euros, selon la distance, pour une annulation ou un retard de plus de trois heures à l’arrivée. La compagnie en est dispensée si elle prouve que la perturbation est due à des « circonstances extraordinaires qui n’auraient pas pu être évitées même si toutes les mesures raisonnables avaient été prises » (article 5). Le texte ne les énumère pas dans ses articles. Mais son considérant 14, qui guide l’interprétation sans avoir la force d’un article, cite parmi elles les « risques liés à la sécurité ». La Cour de justice de l’Union européenne retient deux critères cumulatifs : l’événement ne doit pas relever de l’activité normale de la compagnie, et doit échapper à sa maîtrise effective. Une menace jugée crédible par les autorités, qui imposent l’atterrissage, remplit très probablement ces deux critères, et l’indemnité sera donc, sauf exception, refusée. L’obligation d’assistance, elle, demeure : repas et rafraîchissements, hébergement si le départ est reporté au lendemain, transport vers l’aéroport prévu, remboursement ou réacheminement en cas d’annulation. Les passagers qui ont avancé des frais raisonnables faute d’assistance peuvent en demander le remboursement à la compagnie, justificatifs à l’appui.

Bilan de l’enquête

Ce qui est établi. Du 2 au 6 novembre 2026, environ 36 vols européens ont été visés par de fausses menaces d’explosif : 35 les 3, 5 et 6 selon Eurocontrol, un le 2. Cinq l’ont été au-dessus de la France ; aucune bombe n’a été trouvée et personne n’a été blessé. Deux messages au texte identique sont arrivés le même matin à Rome et à Sofia : une partie au moins des alertes a été coordonnée. Ces messages revendiquent, mais ne demandent rien. Le 7 novembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour retrouver les auteurs des courriels et vérifier leur lien éventuel avec des puissances étrangères.

Ce qui l’explique. Ces menaces sont efficaces parce que la sûreté aérienne ne peut pas courir le risque d’ignorer une alerte crédible : un avion en vol ne se fouille pas. Leur envoi demandait peu de moyens : un script, des traductions, des adresses repérées, des comptes piratés ou anonymes.

Ce qui reste discuté. Les signatures sont russes, l’une d’un mouvement masculiniste qui dément, l’autre d’un « Mikhaïl Andropov » non authentifié. Des responsables du renseignement européen jugent la Russie l’origine la plus probable, et le calendrier irlandais peut appuyer cette thèse, sans la prouver. Aucun gouvernement ne l’a affirmé officiellement, et aucune preuve n’a été rendue publique. Les précédents montrent des « swatters » jugés, des recrues payées par des services, un État qui a déjà inventé une alerte, et beaucoup de vagues sans auteur. Pour la justice française, tout dépendra de la chaîne de commande. Le choix d’Évreux plutôt que d’un aéroport civil oppose la sécurité du vol, dont répond le commandant, au pouvoir de l’État sur son ciel.

Ce qui vient ensuite. Les experts en sûreté aérienne des Vingt-Sept se réunissent à Bruxelles la semaine du 9 novembre. Dublin accueille le 12 novembre la Communauté politique européenne. L’enquête d’Évreux sur le commandant de bord d’Aer Lingus, que sa compagnie défend, se poursuit, sans poursuite annoncée. L’enquête parisienne dépendra de la coopération internationale pour remonter jusqu’aux serveurs et aux comptes. Selon le Financial Times, des responsables du renseignement préviennent qu’elle pourrait ne jamais aboutir à une attribution ferme.

Panorama médiatique

Panorama médiatique

Corpus : dépêches AFP reprises par franceinfo, Yahoo Actualités, ICI, 20 minutes (Suisse) et Quartz en français (5-7 novembre) ; franceinfo et CNews (5 novembre) ; Sud Radio (5 novembre) ; Economie Matin (3 et 5 novembre) ; L’Avenir (3 novembre) et La Libre (6 novembre, partie libre), en Belgique ; titres du Monde, du Figaro, de France 24, d’Ouest-France, de Nice-Matin et de Midi Libre (6-7 novembre, titres seuls) ; à l’étranger, CNN (direct du 5), Al Jazeera (5 et 6), AP par NPR et le Korea Times (6-7), Reuters par CNBC et The Nightly (5), la BBC par Yahoo (6), l’Irish Times (6), The National (7), Newsweek (5), Türkiye Today (5), The Aviationist (5), El Demócrata (7) et le site italien de Pasquale Pillitteri, qui relaie le Financial Times et l’ANSA (7).

La piste étrangère au premier plan

Le 7 novembre, les titres français suivent la formule du parquet. Le Monde écrit « une enquête ouverte par le parquet de Paris, notamment sur un lien éventuel avec des puissances étrangères » ; Le Figaro met « lien éventuel avec des puissances étrangères » entre guillemets ; franceinfo, ICI et 20 minutes reprennent la même dépêche de l’AFP. Ces titres respectent le conditionnel de l’enquête. À l’étranger, The National titre sur la « course pour trouver les auteurs ». Il écrit que des responsables européens « ont relié » la campagne à l’opposition de Moscou au soutien à l’Ukraine, une formule plus affirmative que les déclarations qu’il cite.

La guerre hybride comme cadre d’explication

Presque tous les médias du corpus placent les alertes dans la série des incidents attribués ou attribuables à la Russie : réfrigérateurs, drone de Leipzig, sabotages. CNN, Al Jazeera, Reuters et l’AFP interrogent des spécialistes de la sûreté aérienne qui évoquent la guerre hybride, en rappelant presque tous qu’aucune preuve ne relie les incidents. Al Jazeera est le plus explicite : il n’existe « aucune preuve d’une implication de la Russie, de l’Iran ou de groupes liés à eux ». The Aviationist, site spécialisé, pose la question en titre et la laisse ouverte. Peu de médias rappellent les vagues de 2023 en France ou de 2024 en Inde. Aucun média du corpus n’évoque les réseaux de « swatting », ni la différence entre l’expéditeur d’un message et son commanditaire.

L’« État masculin », signature exotique

Le 5 et le 6 novembre, CNN, la BBC, l’AFP, Newsweek et Türkiye Today détaillent l’histoire du mouvement ; la BBC et l’AFP donnent le démenti dans le même article. Le quotidien italien La Stampa, cité par la BBC, semble ne pas douter que le groupe soit derrière les menaces, et se demande s’il est « le bras armé du régime ».

Le pilote d’Évreux

La presse française rapporte surtout la version de Matignon et du parquet d’Évreux. CNews titre sur un pilote qui « aurait refusé » d’atterrir sur la base militaire, au conditionnel. La presse irlandaise et belge donne la parole aux pilotes. L’Irish Times rapporte qu’Aer Lingus juge son commandant « irréprochable ». La Libre titre que les autorités françaises « choquent les pilotes », et présente le refus comme justifié par les procédures. Aucun média du corpus ne rappelle la règle européenne qui oblige un avion intercepté à suivre les chasseurs.

Les passagers et le décompte

Une partie de la presse française traite le sujet sous l’angle pratique : Economie Matin et, d’après son titre, Midi Libre se demandent si les passagers des vols détournés seront remboursés. Economie Matin rappelle avec justesse que l’indemnisation est probablement écartée, mais que l’assistance reste due. Le décompte des vols varie selon les médias, d’« une vingtaine » (AFP) à 27 (Reuters, Al Jazeera, CNBC) pour le seul 5 novembre, quand Eurocontrol en compte 14. Ces écarts tiennent à ce qui est compté et ne sont pas des erreurs.

Erreurs relevées dans le corpus

  • The Nightly (Australie, reprise de Reuters, 5 novembre) titre : « Mass bomb hoaxes hit 27 passenger flights across Europe as officials accuse Russia of being behind the attacks ». Au 5 novembre, aucun responsable n’avait publiquement imputé ces alertes à la Russie, et le texte de l’article le dit : « no country has attributed blame for the threats ». Les accusations qu’il rappelle portent sur d’autres sabotages. Deux jours plus tard, des responsables du renseignement, anonymes, ont jugé la Russie l’origine la plus probable, selon le Financial Times : c’est une suspicion, pas une accusation. Le titre transforme un contexte en attribution.
  • Al Jazeera (explication du 6 novembre) situe le vol Wizz Air dérouté à Venise sur une liaison « to Rome from Paris ». Selon l’AP et la police de Venise, citée par l’Irish Times et l’ANSA, il venait de Prague.
Sources et méthode

Sources et méthode

Textes et déclarations officielles. Déclaration du parquet de Paris à l’AFP, 7 novembre 2026, rapportée par franceinfo et Yahoo Actualités. Déclaration de Matignon, 5 novembre, rapportée par franceinfo. Code pénal, articles 113-1 à 113-14, article 322-14, article 224-8, article 411-12. Code de la défense, articles D*1442-1 à D*1442-6. Circulaire du 8 octobre 2024 présentant la loi du 25 juillet 2024 sur les ingérences étrangères. Règlement (UE) 923/2012, SERA.11015 et ses orientations. Règlement (CE) 261/2004. Audition du commandant de la défense aérienne, Assemblée nationale, 12 novembre 2025. Question écrite n° 13410 et réponse du ministère de la Justice. Présidence irlandaise du Conseil, réunion de la Communauté politique européenne.

Faits de la semaine. CNN, direct du 5 novembre ; Al Jazeera, 5 novembre et 6 novembre ; AP par NPR et le Korea Times ; Reuters par CNBC et The Nightly ; BBC par Yahoo ; Irish Times ; CNews ; La Libre ; Türkiye Today (AFP) ; L’Avenir (AFP) ; The Aviationist ; El Demócrata ; The National ; Newsweek ; Quartz en français. Décompte d’Eurocontrol, article du Financial Times et informations d’Ynet d’après le site de Pasquale Pillitteri, qui cite l’ANSA.

Précédents. Police1 (AP) sur la condamnation d’un « swatter » roumain ; Yahoo, d’après Sky News, sur l’incendie de Leyton ; OCCRP sur le recrutement par Telegram ; RFE/RL sur les « agents jetables » ; AeroTime sur le rapport de l’OACI concernant le vol FR4978 ; Air Journal, The Local, Reuters par Malay Mail et CNews sur octobre 2023 en France ; LRT et Yahoo sur la Lituanie ; Wikipédia, « 2024 Indian bomb hoaxes », d’après la presse indienne ; Reuters par Khaleej Times sur les États-Unis.

Contexte, idées et droits des passagers. ICCT, « The Rise and Fall of the Male State Movement » (Anna Kruglova, 2024) ; Marina Simakova, « Russie : la morale de Vladimir Poutine », Le Grand Continent, 2023 ; Le Grand Continent et franceinfo sur les réfrigérateurs ; Kyiv Independent sur Leipzig ; Economie Matin sur les droits des passagers ; Universidad Pontificia Comillas sur la jurisprudence des circonstances extraordinaires.

Démarche. Les textes de loi ont été lus sur Légifrance dans leur version en vigueur. Les effets procéduraux de la loi de 2024 sont donnés d’après la circulaire d’application. Les faits de la semaine ont été recoupés entre agences (AFP, AP, Reuters) et médias des pays concernés. Quand les chiffres divergent, l’article retient le décompte d’Eurocontrol, seul homogène d’un jour à l’autre, et signale les autres. Les raisons pour lesquelles l’État pouvait préférer une base militaire, et ce que permet le traçage d’un courriel, sont des explications de Facta, présentées comme telles.

Limites. Le parquet de Paris n’a pas publié de communiqué : sa déclaration est connue par l’AFP, et ni le service enquêteur ni la qualification exacte ne sont connus. Le Financial Times, payant, n’a pas été lu directement ; ses informations sont rapportées d’après un site qui le cite. La Libre n’a été lue que dans sa partie libre. Les articles du Monde, du Figaro, d’Ouest-France, de Nice-Matin, de Midi Libre, de France 24 et d’Europe 1 n’ont pas pu être lus (accès refusé ou réservé) ; seuls leurs titres sont analysés. Le message signé « Mikhaïl Andropov » n’est connu que par extraits. Le canal et l’expéditeur des quatre alertes du 6 novembre en France ne sont pas connus. Aucun texte public consulté ne dit qui signe un ordre d’interception au nom du Premier ministre. Le règlement SERA a été lu dans sa copie britannique, dont la règle citée reproduit le texte européen. L’article du code des transports visé par le procureur d’Évreux n’a pas été précisé. Aucune autre source que le responsable lituanien cité par le Financial Times ne mentionne de menaces antérieures de l’« État masculin » contre l’aviation. Aucun arrêt de la Cour de justice de l’Union portant précisément sur une fausse alerte à la bombe n’a été trouvé ; l’article s’appuie sur ses critères généraux. Pour l’Inde, l’article s’appuie sur une synthèse de la presse indienne.

3 · L’avis de Facta · Interprétation

Ce qui donne à penser

Ici, Facta propose sa lecture des faits. Chaque idée dit ce qui lui paraît le plus probable, avec quel degré de certitude, et sur quels faits elle s’appuie.

Ce sont des interprétations, distinctes de l’enquête : à vous d’en juger.

1. Le parquet de Paris a raison de poser la question d’un lien russe sans y répondre

La question. Faut-il déjà dire que la Russie est derrière ces fausses alertes ?

L’avis de Facta : non ; la piste russe est plausible, mais accuser un État exige une autorité qui parle en son nom et dit sur quoi elle s’appuie. Facta en est très sûr.

Le 7 novembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour retrouver les auteurs des courriels et vérifier leur « lien éventuel avec des puissances étrangères ». Il n’a désigné ni pays ni suspect. C’est la bonne formule. Le reste du débat a été moins scrupuleux. Dès le 5 novembre, un site d’information australien a titré sur des responsables qui « accusent la Russie », alors que son propre article disait qu’aucun pays n’avait été désigné. Puis des responsables du renseignement européen, sans donner leur nom, ont confié au Financial Times que la Russie était l’origine la plus probable, sur la foi de « premiers indices » qu’ils ne décrivent pas. Au 8 novembre, aucun gouvernement n’avait accusé Moscou pour ces alertes.

Le critère de Facta vaut pour tous les gouvernements, quel que soit l’État visé : une accusation contre un État est portée publiquement par une autorité qui en répond, avec ses raisons. Deux précédents montrent que c’est possible. En 2021, la Biélorussie a fait poser à Minsk un avion de Ryanair par une fausse alerte à la bombe, et arrêté un opposant qui était à bord ; en 2022, l’Organisation de l’aviation civile internationale, l’agence des Nations unies pour l’aviation, l’a établi dans un rapport publié. Le 1er septembre 2026, le ministre allemand de l’Intérieur a accusé un service russe d’un projet d’attaque au drone piégé contre l’aéroport de Leipzig, en disant s’appuyer sur ses services de renseignement et sur des enquêtes menées en Allemagne et chez ses partenaires ; Berlin a fermé dans la foulée un consulat russe, selon le Kyiv Independent.

L’argument contraire est sérieux : attendre, c’est peut-être ne jamais répondre, puisque des responsables du renseignement préviennent que les auteurs pourraient ne jamais être identifiés ; et la Russie commande bien, en Europe, des sabotages à des exécutants payés. Mais une accusation fausse coûterait cher : elle affaiblirait toutes les accusations suivantes, justes ou non, et, si la piste était un leurre, elle aurait accompli ce que voulait l’expéditeur. Or les signatures des messages, un mouvement masculiniste russe interdit en Russie et un pseudonyme qui évoque le KGB, ne prouvent rien dans un sens ni dans l’autre : la Russie pourrait les avoir choisies, un imitateur aussi. Et les vagues de fausses alertes de 2023 en France ou de 2024 en Inde sont restées, pour l’essentiel, sans auteur connu.

Ce qui ferait changer d’avis Facta : la publication, par un gouvernement ou par la justice, d’éléments techniques reliant les courriels à un service russe, ou l’identification d’exécutants et de leurs paiements, comme dans l’incendie commandé à Londres par le groupe paramilitaire russe Wagner.

S’appuie surfait 1fait 5fait 6ch. 04ch. 07ch. 08Panorama médiatiquedonnées extérieures, sourcées dans le texte

2. Les autorités doivent garder leurs règles d’alerte et commenter sobrement, pour priver l’expéditeur de la panique

La question. Face à une vague de fausses alertes, les autorités doivent-elles changer leur façon de faire ?

L’avis de Facta : non pour la décision, oui pour le ton ; poser l’avion quand la menace est jugée crédible, comme aujourd’hui, mais en parler sans dramatiser. Facta en est assez sûr.

Aujourd’hui, chaque menace est examinée par des évaluateurs, qui la jugent crédible ou non selon ce qu’elle contient : un vol désigné, un délai, des destinataires bien choisis. Si elle est jugée crédible, l’avion se pose et il est fouillé ; sinon, il poursuit sa route. Une vague comme celle de novembre pousse à changer cette règle. On peut être tenté d’exiger davantage d’indices avant de poser un avion, pour en dérouter moins. Ce serait parier qu’aucune des menaces n’est vraie, alors qu’un avion en vol ne se fouille pas et qu’une seule bombe ferait des centaines de morts. On peut aussi être tenté de tout poser par précaution : le 5 novembre, la police tchèque a traité comme les autres une menace qu’elle jugeait elle-même peu crédible. Chaque avion posé en plus donne alors à l’expéditeur un succès de plus. Le tri existe pour éviter ces deux erreurs ; il faut le garder tel quel.

Ce qui peut changer, c’est la façon dont les gouvernements en parlent. Une fausse alerte ne détruit rien : elle vaut par la peur qu’elle répand. Raymond Aron définissait le terrorisme comme une « action de violence dont les effets psychologiques sont hors de proportion avec les résultats purement physiques » (cité par l’Iris). La fausse alerte en est la forme extrême, puisque la peur est son seul résultat. L’expéditeur signé « Mikhaïl Andropov » le revendique : il se vante d’avoir provoqué une « panique généralisée » et forcé l’Europe à « dépenser une fortune ».

Face à cela, Eurocontrol, l’organisme qui coordonne le trafic aérien européen, a trouvé le bon ton : le 5 novembre, les avions visés représentaient environ un vol sur deux mille, et le réseau n’a subi aucun retard mesurable. À l’inverse, le Premier ministre irlandais, Micheál Martin, a déclaré que l’épisode montrait à quel point il est « relativement simple » de « saper le fonctionnement normal de la société » : c’est confirmer à l’expéditeur ce dont il se vante. On objectera que le public doit être informé. Certes, mais les gouvernements peuvent informer avec des chiffres et des procédures plutôt qu’avec des alarmes.

Ce que Facta en conclut. Les experts en sûreté aérienne des vingt-sept États de l’Union doivent se réunir à Bruxelles la semaine du 9 novembre pour « décider des mesures nécessaires », selon l’agence italienne ANSA. Ils devraient laisser le tri des menaces en l’état et convenir d’une manière commune, sobre et chiffrée, d’annoncer les alertes.

Ce qui ferait changer d’avis Facta : une étude ou un retour d’expérience montrant que les vagues de fausses alertes s’arrêtent aussi vite, ou plus vite, quand les gouvernements les commentent de façon alarmante.

S’appuie surfait 2fait 3ch. 01ch. 02ch. 05ch. 09données extérieures, sourcées dans le texte

3. Pour être obéie sans délai, la France doit prévenir les pilotes qu’elle peut imposer une base militaire

La question. Le commandant de bord d’Aer Lingus avait-il le droit de refuser la base militaire d’Évreux ?

L’avis de Facta : une fois les chasseurs à ses côtés, non ; avant, aucune règle connue ne tranchait clairement, et c’est à la France de l’écrire et de l’annoncer. Facta penche pour cette lecture.

Le 5 novembre au matin, un Airbus d’Aer Lingus parti de Dublin pour Rome survole la France quand un courriel annonce une bombe à bord, avec une explosion « dans 60 minutes ». Les autorités françaises lui ordonnent par radio de se poser sur la base aérienne d’Évreux. Selon le procureur d’Évreux, le commandant, un pilote irlandais, aurait d’abord refusé, préférant un aéroport civil. Deux chasseurs français rejoignent alors l’avion et l’escortent jusqu’à la base : c’est l’interception. Le procureur enquête sur la conduite du commandant, sans poursuite annoncée ; Aer Lingus juge que son équipage a agi de façon « irréprochable ».

Tout tient à l’ordre des événements. Après l’interception, la règle est nette : le règlement européen qui fixe les règles de l’air impose au pilote intercepté de suivre les chasseurs. Mais le refus présumé a eu lieu avant, quand le commandant n’avait reçu qu’une consigne radio. À ce moment, deux consignes se contredisaient. Celle de l’État : se poser à Évreux. Celle que les pilotes apprennent : en cas d’alerte à la bombe, se poser à l’aéroport civil le plus proche, qui dispose d’une aire isolée prévue pour cela, selon le porte-parole de l’association belge des pilotes, interrogé par La Libre sur les procédures de la profession. Ce que prévoit précisément le manuel d’Aer Lingus n’est pas connu. Les orientations européennes qui accompagnent les règles d’interception ajoutent que seul le commandant de bord peut juger si l’atterrissage sur un terrain inconnu est sûr. Le procureur évoque, lui, « une infraction spécifique du code des transports », sans dire laquelle.

Sur le fond, Facta donne raison à l’État : au-dessus de son territoire, il répond de la sécurité de tous et peut préférer une base isolée et gardée à un grand aéroport dont il faudrait suspendre le trafic. On objectera qu’avec une explosion annoncée dans l’heure, chaque minute de discussion est une minute perdue, et que le pilote devait obéir d’abord. C’est l’argument le plus fort ; il plaide justement pour que la règle soit connue avant l’alerte, et non découverte pendant. Selon Matignon, c’est parce que le pilote ne coopérait pas que le Premier ministre a fait intercepter l’avion : l’interception, que les règles européennes réservent au dernier recours, a servi à trancher un désaccord sur le terrain.

Ce que Facta en conclut. La France devrait inscrire, dans les consignes qu’elle publie pour les équipages qui survolent son territoire, qu’en cas d’alerte à la bombe elle peut imposer une base militaire, et lesquelles. Une poursuite contre ce pilote, s’il a suivi les procédures de sa profession, ne remplacerait pas cette règle.

Ce qui ferait changer d’avis Facta : que l’article du code des transports invoqué par le procureur, ou les consignes françaises déjà remises aux équipages, imposent clairement de se poser sur le terrain désigné par l’État en cas d’alerte ; ou que l’enquête d’Évreux établisse que le commandant a retardé l’atterrissage de façon dangereuse.

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